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Il existe une période de 40 jours durant laquelle le nouveau-né devient un bébé, J. Rochette-Guglielmi

Joëlle Rochette-Guglielmi

Joëlle Rochette-Guglielmi

Prix de Recherche-Action 2010

Maître de conférences associée à l’Institut de Psychologie de l’université Lumière Lyon 2, psychanalyste membre de la Société Psychanalytique de Paris, Joëlle Rochette-Guglielmi travaille également au Centre Médico-Psychologique (CMP) de Vaulx-en-Velin (département du Rhône), en psychiatrie adulte. Elle a obtenu le prix 2010 de recherche-action de la Fondation Mustela pour son projet intitulé « vers une sémiologie de la souffrance dyadique précoce : étude "outillée" d’une population clinique dans une unité d’hospitalisation conjointe parents-bébé ».

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Comment vous êtes vous intéressée à ce que vous appelez les « rites de naissance » ?

J’ai longtemps travaillé dans un foyer de mères isolées de leur contexte familial, exilées ou mises à la porte de chez elles pour avoir commis la faute d’avoir un enfant hors du contexte culturel autorisé. Autrement dit, les femmes de ce foyer accouchaient « sans groupe », seules, ce qui constitue une situation très dure. Car comme chacun sait, ce n’est pas que la mère qui accouche, c’est aussi le groupe : la parentèle, le voisinage qui accueillent le bébé. En effet, le bébé vient au monde dans un groupe.

Qu’est-ce que cela signifie ?

L’hypothèse que je défends – et dont je suis très convaincue – est que le nouveau-né n’est pas encore un bébé. Je m’explique : le nouveau-né est un sujet en devenir, comme l’ont prouvé tous les chercheurs sur les compétences du bébé. Néanmoins, il existe une période observée dans toutes les cultures, disons une marge, d’une durée de 40 jours, durant laquelle le nouveau-né devient un bébé. Durant cette période s’accomplissent des rites qui permettent de régler la temporalité de la mère et du bébé… et le temps du socius, aussi, soit un « troisième » temps qui règle les deux premiers.

Vous vous appuyez sur la peinture pour illustrer votre propos…

En effet, je suis partie du tableau Le nouveau-né de Georges de la Tour, d’où ressort une interrogation évidente : l’enfant est-il du monde des vivants ou du monde des morts ? L’attitude très compassée des deux femmes contraste avec un événement réputé joyeux. Mais elle rappelle que la naissance soulève aussi une question fondamentale et peut-être très grave, celle des origines, de la transmission de la vie psychique. Quarante jours plus tard, ce nouveau-né qui, comme disent les Africains, appartient peut-être encore au monde des ancêtres, est devenu un bébé « présentable », capable de proto-conversations. Comme on voit sur un autre tableau, La Présentation au Temple de Giovanni Bellini, cette fois, ce bébé est accueilli par le groupe entier, un ensemble intergénérationnel. C’est alors qu’il devient un membre du socius.

Et pour la mère ?

Le retour de couches social autant que biologique clôt une période consacrée à la procréation : les neufs mois de grossesse, plus les 40 jours suivant la naissance. C’est-à-dire, un temps de marge consacré au travail psychique d’enfantement, afin de métaboliser l’ébranlement identitaire que procurent l’accouchement et la rencontre avec le nouveau-né. La mère redevient féconde, un membre à part entière de la communauté. Ce sont des rites à double entrée, côté mère et côté enfant, précurseurs sans doute d’une lecture de l’interaction mère-bébé en épigénèse.

Mes premières recherches s’inspiraient du constat suivant : les dispositifs de soins modernes sont les analogons « fortuits » des formes coutumières de ritualité qui encadraient autrefois l’événement de la naissance. Je m’oriente actuellement vers la construction d’une sémiologie « dyadique » de la souffrance psychique précoce, qui tient compte des connaissances récentes tant en neurosciences que du point de vue d’une psychanalyse « développementale ».