Les modèles parentaux et les configurations familiales se diversifient, bousculant les repères des professionnels et donnant parfois l’impression que la parentalité devient un véritable exercice d’équilibriste. Comment s’adapter aux nouvelles attentes des parents, pris entre injonctions contradictoires et fortes exigences sociales ? Cet article explore les leviers d’une parentalité plus partagée, soutenue et ouverte.

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parent/sur 2 estiment qu’élever un enfant est difficile(1).
1/3
des enfants vivent dans une famille monoparentale(2).
45 %
des jeunes enfants ne passent jamais de temps avec leur père seul au cours d’une semaine habituelle(3).
Bébé dans les bras de ses parents, souriants

Dans le sens d’une parentalité plus sereine

Avoir conscience des pressions sociétales

Selon Bernard Golse, psychiatre4, la parentalité actuelle évolue dans un contexte marqué par trois pressions fortes :

  1. La culture du résultat : amène les parents à cocher des cases, à répertorier ce que l'enfant arrive à faire ou échoue à faire. Toute l'attention qui doit être portée aux procédures d'apprentissage passe au second plan.
     
  2. La culture de la rapidité : pousser à vouloir que l’enfant sache faire toujours plus, toujours plus vite, au risque de ne plus respecter son rythme de développement propre. Quand les parents disent de leur enfant en grande section de maternelle qu'il est en maths sup', ils le disent en souriant, mais ils le disent quand même ! Parce que la vie est complexe, parce qu'il y a une compétition sous-jacente, on voudrait que l'enfant soit vite capable de réussir le maximum de choses.
     
  3. La culture de l’expertise : peut laisser penser qu’il existe toujours un professionnel qui saurait mieux que les parents ce qui est bon pour leur enfant. Or les parents restent les premiers experts de leur enfant !

 

Quelques pistes d’intervention peuvent être intéressantes pour accompagner les parents qui correspondent à divers degrés d’hyperparentalité. Une psychothérapie individuelle ou un coaching parental en couple peut offrir un espace sécurisant pour réfléchir aux angoisses sous-jacentes à cette parentalité de performance. Encourager le parent vers le « suffisamment bon », et ainsi comprendre la richesse des apprentissages à travers les carences de l’environnement de l’enfant, peut contribuer à une meilleure santé psychologique pour soutenir la relation parent-enfant. Finalement, l’espace thérapeutique peut aider les parents à investir les différents rôles de leurs vies de façon équilibrée5.

Lory Zephyr Psychologue, auteure

 

Accompagner au-delà des modes d’emploi

Il est essentiel de ne pas réduire les parents à un simple rôle éducatif, pour lequel il y aurait une liste de choses à faire ou ne pas faire. En effet, derrière les parents, il y a des personnalités, des psychismes, des histoires de vie, des cultures différentes. Les professionnels peuvent parfois interpréter certaines pratiques avec leurs propres repères culturels, sans toujours comprendre leur signification profonde.

Amalini Simon, psychologue clinicienne6, prend l’exemple de la nourriture : dans sa culture, dire je t’aime à un enfant n’existe pas verbalement, car l’expression a un sens sexué. L’amour pour son enfant se transmet avant tout en le nourrissant. C’est pourquoi, lorsqu’un professionnel conseille à une mère de cuisiner la veille pour avoir du temps libre, cela peut être vécu comme choquant, voire maltraitant. La protection peut également prendre des formes invisibles, comme les prières, les offrandes ou certains rituels familiaux. Dans les parcours migratoires, protéger son enfant signifie surtout survivre, trouver un logement ou pouvoir le nourrir chaque soir.

Pour la psychologue, les gestes éducatifs peuvent s’apprendre pour assurer la sécurité de l’enfant, mais la relation parent-enfant, elle, se teinte toujours de l’identité de chaque famille. Un des grands principes de la Charte nationale de soutien à la parentalité7 reprend cette idée : il s’agit d’accompagner les parents en intégrant dans cette démarche toutes les dimensions et l’ensemble du contexte de la vie familiale, pour le bien-être de l’enfant et des parents eux-mêmes, et quel que soit l’âge de l’enfant.

 

La parentalité désigne l’ensemble des façons d’être et de vivre le fait d’être parent. C’est un processus qui conjugue les différentes dimensions de la fonction parentale, matérielle, psychologique, morale, culturelle, sociale8.

Comité national de soutien à la parentalité

 

Ne pas culpabiliser les parents

Lorsqu’un enfant rencontre des difficultés, les parents se questionnent spontanément : « Qu’est-ce qu’on a mal fait ? », « Est-ce de notre faute ? ». Bernard Golse, pédopsychiatre4, rappelle que les parents n’ont pas besoin des professionnels pour culpabiliser davantage… Le rôle des professionnels consiste plutôt à les déculpabiliser afin de pouvoir réfléchir sereinement à ce que vit l’enfant et à ce qui peut être mis en place. Il souligne également que l’éducation ne dépend pas uniquement des parents, mais relève aujourd’hui d’une véritable coéducation impliquant l’école, le contexte social, culturel et médiatique.

Le développement de l'enfant, comme les troubles de ce développement, se jouent toujours exactement à l'interface, au point de rencontre des facteurs endogènes et des facteurs exogènes. Culpabiliser les parents alors qu'ils ne sont qu'un des facteurs du développement de l'enfant est totalement injuste et illégitime. Selon Bernard Golse, la notion de parentalité positive doit aussi être utilisée avec prudence. En définissant ce qu’est une parentalité positive, on risque implicitement de désigner une parentalité négative. Pour le pédopsychiatre, il existe un risque de glisser du soutien au contrôle.

 

Les parents doivent se frayer un chemin étroit entre une culpabilité normale, voire nécessaire au bon développement de l’enfant, « le sentiment de sollicitude » dirait plutôt Winnicott, et une culpabilité intense qui entrave la fonction parentale. Ce chemin est sans doute d’autant plus étroit lorsque l’enfant présente des difficultés développementales9.

V. Quartier, I. Prélaz, C. Délitroz Institut de psychologie de l’université de Lausanne

Parents et enfants souriants

Dans le sens d’une parentalité plus ouverte

Les familles actuelles : des constellations variées

Aujourd’hui le modèle familial traditionnel n’est plus unique. Les professionnels doivent adapter leurs pratiques aux nouvelles formes de parentalité : familles monoparentales, homoparentales, recomposées, coparentalités séparées ou encore parcours de PMA et d’adoption.

Dans quelles familles vivent les enfants aujourd’hui ? D’après l‘INSEEE10, en France en 2023, 67 % des enfants mineurs vivent dans une famille « traditionnelle », 23 % dans une famille monoparentale et 10 % dans une famille recomposée (dont 7 % avec un parent et un beau-parent et 4 % avec leurs deux parents). Au total, 30 % des enfants résident avec un seul de leurs parents, légèrement plus qu’en 2018. Cette part augmente avec l’âge de l’enfant.

Accompagner un enfant c’est prendre en compte l’ensemble de la famille, sans jugement ni présupposé. Cela implique d’utiliser un langage inclusif, de reconnaître et d’inclure les différentes figures d’attachement autour de l’enfant, de mettre de côté des normes familiales implicites… Finalement, l’enjeu pour les professionnels est de construire une posture d’accueil ouverte et adaptable, centrée sur les besoins de l’enfant tout en reconnaissant la pluralité des formes familiales actuelles.
 

En ce début de XXIème siècle, il importe donc de décentrer nos perceptions d’une triangulation père-mère-enfant (classiquement basée sur la différence des sexes), en appréhendant le système familial comme une dynamique qui dépasse amplement la juxtaposition de chacun de ses membres pour faire émerger une alchimie subtile, autant magique que mystérieuse, qui fait de chaque famille une entité unique et singulière, au sein de laquelle les enfants apprennent à grandir et évoluer, dans l’amour, le respect et la confiance (…) Quel que soit le type de famille, le développement des enfants est coloré des mêmes facteurs, au premier rang desquels l’amour dont ces enfants sont porteurs, l’histoire dans laquelle ils s’inscrivent, mais aussi la nature des relations avec leur(s) parent(s), la qualité des liens entre les parents ou encore la palette des ressources (psychiques, affectives, relationnelles, sociales…) dont ils disposent11

Laurence Racle Pédopsychiatre

 

La coéducation au service de l’enfant

Un enfant grandit auprès de ses parents et de sa famille dans un environnement de plus en plus large qui implique d’autres enfants, d’autres adultes dont des professionnels. Il est au croisement de différents modèles éducatifs qui peuvent paraître incompatibles ou bien être envisagés comme complémentaires. La diversité des approches contribue au développement de son identité, en favorisant à la fois son ouverture au monde et la reconnaissance de sa culture familiale.

La coéducation s’appuie sur la reconnaissance des savoirs et des rôles de chacun : les parents apportent leur connaissance intime de l’enfant (son histoire, ses habitudes, ses besoins), tandis que les professionnels mettent en œuvre leurs compétences en matière de développement de l’enfant et de vie en collectivité. Comme le souligne le sociologue Pierre Moisset12, le terme « coéduquer » ne désigne pas simplement un accord entre parents et professionnels, mais plutôt une attention partagée à la manière dont l’enfant circule entre ses différents lieux de vie et d’accueil. Ainsi, la coéducation ne consiste pas à satisfaire toutes les attentes parentales, mais à les écouter, tout en les recontextualisant dans un cadre d’accueil qui se réfère à des valeurs qui peuvent être communes.
 

La compétence parentale peut être envisagée selon un nouveau paradigme : si éduquer un enfant c’est simultanément le faire sien et l’ouvrir au monde, alors la compétence parentale relèvera simultanément de deux logiques différentes. D’une part, d’un enrichissement des savoir-faire avec un enfant en général et cet enfant-là, en particulier ; et d’autre part, du fait d'accepter de ne pas savoir/pouvoir tout faire pour son enfant de sorte que d’autres interviennent, ouvrant ainsi à l’enfant la possibilité d’être référé à d’autres adultes que son parent en titre, aussi expert et compétent soit-il13.

Dossier INPES - Accompagner la parentalité

Enfant qui rit dans les bras de son père

Dans le sens d’une parentalité plus égalitaire

Déconstruire les stéréotypes

Malgré les évolutions des mentalités, les stéréotypes autour des compétences parentales restent encore très présents. Beaucoup de professionnels, souvent sans même s’en rendre compte, continuent à considérer la mère comme le parent référent ou principal, et le père comme le parent secondaire. Par exemple dans de nombreuses maternités, consultations ou structures d’accueil, le père reste encore perçu comme un accompagnant, toléré davantage qu’intégré comme un parent à part entière, constate Romuald Jean Dit-Pannel, psychologue clinicien14. Des échanges ou des transmissions adressées seulement en direction de la mère, ou encore cette phrase entendue dans certaines crèches dans l’interphone quand un professionnel répond : « C’est la maman de qui ? », des félicitations excessives à un père qui change une couche, en disent long…

Pourtant, les pères d’aujourd’hui veulent être présents, impliqués et reconnus. Leur donner une vraie place passe par des gestes simples mais essentiels : s’adresser explicitement à eux, les inclure dans les rendez-vous et les séances de préparation à la naissance, leur poser des questions, tenir compte de leurs ressentis. Un père présent et impliqué ne vient pas seulement aider la mère, il construit lui aussi le lien avec son enfant dès les premiers instants.

👉 Un article pour aller plus loin sur le sujet : Égalité femmes/hommes : quelle place pour les papas dans le devenir parent ?
 

Au Canada, une association qui accompagne la parentalité depuis 20 ans a montré que lorsque l’on s’adresse aux parents, si on ne dit pas « papa » et « maman », le papa ne se sent pas concerné. Il est donc très important de s'adresser explicitement à lui15.

Antoine Leguilleux Vidéaste, association Devenir papa

 

Soutenir aussi la santé mentale des pères

On parle encore très peu de la santé mentale des pères en périnatalité, alors même que cette période peut être profondément déstabilisante pour eux. Stress, sentiment d’impuissance, peur de mal faire, anxiété face à l’accouchement, difficultés à trouver sa place… certains hommes vivent cette transition avec de grandes difficultés. Les études16 montrent qu’une proportion importante d’hommes, au moins 8,4 %, présentent des symptômes dépressifs après l’arrivée d’un enfant. Les impacts sur l’ensemble du système familial à court et long terme en font un problème de santé publique. Les pères disposent encore de très peu d’espaces pour parler librement. Les groupes de parole entre pères, cafés papas en PMI ou rencontres dédiées montrent pourtant à quel point ces temps d’échange répondent à un vrai besoin. Entre hommes, certains osent plus facilement évoquer leurs doutes, leurs peurs ou leur fatigue, loin de l’image du père solide qui doit tout gérer sans flancher. Les professionnels doivent saisir toutes les occasions de rencontres avec les pères pour les écouter, repérer les signes de souffrance psychique et leur rappeler qu’eux aussi ont le droit d’être soutenus. 
 

Il ressort de la thèse d'un médecin généraliste sur le sujet des pères dans le temps de la périnatalité, qu’ils aimeraient bien être accompagnés par un psychologue homme dans les premiers mois en postpartum. C'est intéressant parce que ça vient indiquer qu'il y a un vrai besoin de dialoguer avec des figures masculines paternelles pour pouvoir justement se sentir pris en charge, pris en soin17.

Romuald Jean Dit-Pannel Psychologue clinicien, professeur en psychologie clinique et en psychopathologie