Accueil des bébés nés prématurément et/ou à risque de trouble du neurodéveloppement : influence d’une prise en charge précocissime sur la qualité des mouvements généraux et la trajectoire développementale et relationnelle de ces bébés

Coordinatrice d’une équipe de douze professionnels – pédopsychiatres, psychologues, psychomotricienne, ostéopathe… – la psychologue Annik Beaulieu s’est vu décerner le Prix de Recherche Action pour son postdoc intitulé : "Accueil des bébés nés prématurément et/ou à risque de trouble du neurodéveloppement : influence d’une prise en charge précocissime sur la qualité des mouvements généraux et la trajectoire développementale et relationnelle de ces bébés".

Ce projet vise à expérimenter une intervention thérapeutique "précocissime" auprès de quelque 75 enfants nés prématurément ou ayant subi des dommages cérébraux, donc à risque de séquelles neurologiques. Il accompagnera un volet de détection précoce des troubles du neurodéveloppement chez les bébés (jusque l’âge de 12 mois) actuellement mis en œuvre par l’unité mobile de psychiatrie périnatale, commune aux hôpitaux Pitié-Salpêtrière, Tenon et Armand Trousseau.

Forte de 25 ans de pratique clinique comme kiné, ostéopathe et plus récemment psychologue, Annik Beaulieu testera, avec l’équipe dédiée, un protocole en deux volets. D’une part, une série d’exercices quotidiens simples effectués par les parents avec leurs enfants nouveau-nés jusque l’âge de deux mois, à domicile, à raison de 10 minutes trois fois par jour, accompagnés d’une comptine. D’autre part, une guidance parentale hebdomadaire, en présentiel ou par vidéoconférence, pour "remettre en route le lien précoce avec le bébé et permettre au parent d’être au centre de la prise en charge". Les capacités parentales à interagir avec le bébé sont en effet souvent mises à mal en cas de naissance prématurée, ce d’autant plus que les mouvements du bébé sont peu variés ou grossiers (absence de mouvements dits fidgety).

Cette étude doit ainsi aider les parents et le corps médical à identifier les modes d’interaction, de sollicitations et de portage adaptés aux difficultés motrices de bébés à risque. Elle doit aussi déterminer la valeur préventive d’une intervention précoce sur leur développement moteur et relationnel. Ce faisant, elle permettra de mieux comprendre l’influence des interactions précoces sur l’expression des mouvements généraux du bébé.

Une étude menée en 2020 auprès de quatre nourrissons prématurés, à fort risque de séquelles neurologiques, semble avoir prouvé l’efficacité d’exercices parent-bébé dès les premières semaines de vie : aucun des quatre enfants ainsi suivis ne présentait de trouble neurodéveloppemental une fois parvenu à l’âge préscolaire. Un résultat encourageant, que la rechercheaction coordonnée par Annik Beaulieu doit permettre de confirmer et d’élargir.

Entretien avec Annik BEAULIEU

La psychologue, kiné et ostéopathe Annik Beaulieu a été récompensée pour sa recherche postdoctorale (université de Paris) destinée à évaluer une "prise en charge précocissime" des enfants nés prématurément ou à risque de séquelles neurologiques, par l’accompagnement parental de 75 bébés, en lien avec l’équipe médicale. Cette recherche accompagne un volet de détection précoce des troubles du neurodéveloppement du bébé, mis en œuvre par l’unité mobile de psychiatrie périnatale commune aux hôpitaux Pitié-Salpêtrière, Tenon et Armand Trousseau.
 

Que révèle la littérature scientifique quant à l’efficacité d’une prise en charge précoce ?

Que ce soit sur le plan relationnel ou celui des mouvements généraux – la motricité spontanée du bébé allongé sur le dos, sans tétine ni stimulation –, l’importance de la prise en charge précoce des troubles du neurodéveloppement est validée par de nombreuses études (Dawson 2008, Green 2013, Jones 2016). Ces recherches s’appuient sur la plasticité neuronale et le soutien de l’environnement pour encourager les interactions précoces. Whitehouse (2021) a même démontré une réduction marquée du taux d’autisme grâce au soutien des parents dans leurs interactions auprès de bébés présentant un retrait relationnel. D’autres études préconisent une prise en charge dans les premières semaines de vie du bébé (Soloveichick 2020), dès le repérage de mouvements généraux inquiétants.
 

Pourquoi vous intéresser aux "mouvements généraux" du bébé ?

L’évaluation des mouvements généraux est une manière simple, non-invasive, très peu coûteuse, d’évaluer la qualité du système nerveux du nourrisson. Sa valeur prédictive est plus élevée que l’examen neurologique et similaire à celle de l’IRM. En outre, ce qui est formidable avec les mouvements généraux, c’est qu’ils sont non seulement un outil d’évaluation, mais aussi de traitement. Car nous savons que les bébés dont la motricité est désorganisée, qui effectuent des mouvements brusques, saccadés, sans fluidité, désorganisent malgré eux la façon dont on les porte et dont on s’occupe d’eux au quotidien. En soutenant les parents dans leur "corps-à-corps" avec le bébé, on contribue à améliorer la qualité de leurs interactions. On s’aperçoit également que si on fait réaliser au bébé les mouvements que son système nerveux devrait normalement le conduire à faire spontanément, on compense sa fragilité initiale et on lui permet de franchir des étapes qui pourraient demeurer, sinon, infranchissables. On prépare ainsi le bébé à mieux affronter la période des 3 à 5 mois qui est fondamentale dans son développement psychomoteur et relationnel.
 

Quel protocole testez-vous dans le cadre de votre recherche-action ?

Nous utilisons le protocole de Soloveichick (2020), qui consiste à prendre en charge des bébés aux mouvements généraux imparfaits à la naissance en réalisant avec eux un protocole d’exercices visant à reproduire des mouvements généraux de qualité. Puis nous évaluons la survenue des mouvements "fidgety" – ces petites rotations visibles au niveau des mains et des pieds, qui confèrent à la gestuelle du bébé élégance et fluidité –, associée à un développement ultérieur harmonieux. Nous reprenons ce protocole auprès d’une population de bébés à risque – prématurés et fratrie d’enfants autistes – afin de permettre, nous l’espérons, l’apparition des "fidgety" et des mouvements vers la ligne médiane, qui constituent les prémices de l’entrée du bébé dans une motricité volontaire et adressée. Concrètement, trois fois par jours durant 10 minutes, le parent réalise des exercices simples avec son bébé, dans une position confortable qui leur permette d’échanger des sourires et des regards. Le parent puise dans un répertoire de cinq comptines pour accompagner les mouvements qu’il fait exécuter au bébé. Celui-ci reproduit ainsi les mouvements qu’un bébé qui va bien réaliserait spontanément.
 

Quel rôle attribuez-vous aux parents dans ce cadre ?

Un rôle central ! Nous les soutenons dans cette place de centre organisateur de la motricité et des intentions du bébé. Un bébé qui va bien s’organise autour de son parent, autant physiquement que sur un plan relationnel. C’est vers son parent que le bébé pourra adresser ses premiers mouvements volontaires en s’engageant activement dans l’interaction. Cette entrée dans un engagement actif du bébé vers l’autre est le point central de notre recherche.