Déterminants structurels et cognitifs des inégalités d'accès aux crèches en fonction du niveau socio-économique et de l'origine migratoire

Sociologue, Laudine Carbuccia consacre sa thèse (Sciences Po Paris/ENS) aux "déterminants structurels et cognitifs des inégalités d’accès aux crèches en fonction du niveau socio-économique et de l’origine migratoire". En jeu : une meilleure compréhension des difficultés d’accès aux crèches des enfants de familles immigrées ainsi que leurs implications pour l’emploi des mères.

Ainsi, pour 80 % des familles sous le seuil de pauvreté, les enfants ne sont pas gardés en crèche. Laudine Carbuccia s’intéresse au volet "demande" du problème : préférences des familles, informations disponibles, contraintes administratives. Des paramètres mal connus au niveau mondial et très peu étudiés en France, qui pourraient pourtant expliquer que malgré des efforts du côté de "l’offre" – avec la multiplication des places en crèche et l’octroi de subventions – l’accès à ce mode de garde reste marqué par de fortes inégalités socio-économiques. Ainsi, Laudine Carbuccia a pu constater que les parents de milieux défavorisés surestiment souvent le coût de la crèche, renonçant ainsi à y avoir recours.

Son projet vise aussi à tester un dispositif expérimental simple, peu coûteux, pour encourager le recours à la crèche à Paris et dans le Val-de-Marne. Recrutés dans les salles d’attente des maternités et les PMI partenaires, quelque 2000 parents seront contactés par téléphone, dans leur langue, fin 2022 puis début 2024. Un tiers d’entre eux recevront des informations standardisées, un deuxième tiers bénéficieront d’un accompagnement personnalisé, le dernier tiers servant de groupe contrôle. Les résultats nourriront ensuite la conception d’un possible dispositif national.

Entretien avec Laudine CARBUCCIA

Chercheuse en sociologie et en sciences cognitives, Laudine Carbuccia consacre sa thèse (Sciences Po Paris/ENS) aux "inégalités d’accès aux crèches en fonction du niveau socio-économique et de l’origine migratoire". En jeu : une meilleure compréhension du faible recours aux modes d’accueil de la part des familles issues de milieux défavorisés, et ses implications pour l’emploi des mères et le développement des enfants.
 

Comment l’idée de ce projet est-elle née ?

L’idée est née d’un rapport que j’ai effectué pour la Caisse nationale des allocations familiales sur les politiques d’accompagnement au développement du jeune enfant. Une de ses conclusions était que les modes d’accueil formels, comme les crèches, constituent de bons leviers pour lutter contre les inégalités de développement qui se creusent dès la petite enfance en fonction du milieu socio-économique. Pour autant, ces structures sont elles-mêmes marquées par de fortes inégalités d’accès, et les raisons de ces inégalités sont mal connues. Il y avait donc là un "trou" à explorer dans la littérature, sur un sujet avec un fort potentiel d’impact social – et ce d’autant plus que la France est un des pays de l’OCDE où ces inégalités sont les plus fortes !
 

En quoi est-il original, par rapport aux études habituelles sur l’accès aux modes de garde collectifs ?

Jusqu’à présent, les quelques études disponibles sur le sujet se sont principalement concentrées sur les causes structurelles des inégalités d’accès, comme le prix, parfois élevé, ou le manque de places. Mais on ignore largement ce qui se passe du côté de la demande, c’est-à-dire des parents issus de milieux socio-économiques vulnérables : souhaitent-ils avoir recours à ces structures ? Savent-ils que leur coût est fortement réduit par des subventions, en France ? Les processus de candidature leurs sont-ils accessibles ? C’est à toutes ces questions que se propose de répondre ma thèse. Le sujet est très important car, si une politique publique cherche par exemple à augmenter le nombre de places ou à réduire les coûts, mais que des barrières informationnelles existent du côté des familles, alors la politique publique en question ne pourra avoir qu’un impact très limité sur ces inégalités d’accès.
 

En quoi consiste le volet expérimental de votre recherche ?

Effectué l’année dernière, mon terrain qualitatif auprès de 61 décideurs publics et 74 futurs parents et nouveaux parents suggère, tout d’abord, qu’une portion significative des parents de milieux vulnérables souhaite avoir recours à ces structures. En deuxième lieu, des barrières informationnelles existent : ces parents surestiment par exemple les coûts d’une place en crèche et ne savent pas forcément qu’il faut candidater assez tôt pour maximiser ses chances d’avoir une place. Enfin, ils ont aussi davantage tendance à repousser leur dépôt de candidature et à rencontrer des barrières administratives : par exemple, un formulaire à remplir sur internet, alors que les parents n’ont pas accès à un ordinateur. Mon expérimentation consiste donc principalement à tester auprès de 1700 futurs parents l’impact de l’apport d’information et d’un accompagnement administratif pendant la grossesse sur le taux de demande et de recours aux modes d’accueil formels de ces familles.
 

Quels résultats en attendez-vous et comment pourraient-ils être étendus ?

Actuellement, on ne sait pas si les inégalités d’accès sont davantage dues au fait que les populations de milieux défavorisés candidatent moins, ou au fait qu’elles ont moins aisément accès à une place, à taux de candidature égal. L’étude permettra déjà, pour la première fois, de documenter cette question. En outre, elle vise à mieux comprendre les déterminants de la candidature, pour mieux guider les politiques publiques. Enfin, l’expérimentation mise en place est facilement reproduisible à grande échelle : si elle s’avère fructueuse, elle pourra être étendue au plus grand nombre par le biais des CAF, des maternités ou en PMI.