De la pédopornographie à l’exploitation sexuelle des enfants en ligne
Pendant longtemps, le terme « pédopornographie » a été utilisé pour désigner les images ou vidéos représentant des abus sexuels commis sur des enfants. Or cette expression est parfaitement inadaptée. Le terme « pornographie » renvoie à une production destinée à stimuler une consommation sexuelle entre adultes consentants. Dans le cas des enfants, il ne peut exister aucun consentement valable. Les contenus concernés sont donc avant tout les traces numériques d’une violence, d’une exploitation ou d’un abus. C’est pourquoi on parle maintenant de matériel d’exploitation ou d’abus sexuels d’enfants. Cette évolution n’est pas uniquement sémantique. Elle traduit un changement de regard : le centre du phénomène n’est plus le contenu en lui-même, mais l’enfant victime dont l’intégrité a été atteinte. Chaque image ou vidéo représente une victime réelle, même lorsque les faits ont été commis plusieurs années auparavant.
Des actes innombrables et des victimes très jeunes
Véronique Béchu, commandante de police et Directrice de l’Observatoire e-enfance/3018 sur le harcèlement et les violences numériques1, rapporte que le nombre de contenus pédocriminels explose : 105 millions de contenus découverts en 2024, soit 25 millions de plus que l'année précédente et 50 millions de plus que l'année encore précédente.
L'année dernière, le dispositif qui fait office de point d’entrée à l’international de tout ce qui se passe en France a reçu 170 000 signalements, deux fois plus que l’année précédente ; soit 450 signalements de faits de pédocriminalité sur les plateformes par jour, qui nécessiteraient pour chaque fait constaté l'ouverture d'une enquête. Ce qui est impossible.
Il y a ainsi obligation de prioriser : les contenus les plus violents ou les plus récents, les phénomènes les plus dangereux, les victimes les plus jeunes.
Aujourd’hui, l’âge moyen des victimes est de 4 ans, avec 30% de dossiers concernant des enfants de 0 à 24 mois. Les auteurs des crimes sont majoritairement des hommes (entre 96 et 98%), le reste étant plutôt des couples.
Il existe aujourd’hui une montée en puissance des femmes incestueuses qui jusque-là n’enregistraient pas ce qu’elles faisaient et ne diffusaient pas, mais qui commencent maintenant à être présentes en ligne.
Internet : un changement d’échelle de la criminalité
Le numérique offre aujourd’hui plusieurs avantages aux auteurs : une capacité de diffusion mondiale immédiate, un accès facilité aux communautés partageant les mêmes intérêts criminels, un anonymat, une multiplication des espaces de contact avec les enfants, un stockage massif et durable des contenus. L’une des évolutions les plus importantes concerne le passage d’une logique de collection à une logique de production explique rappelle Véronique Béchu, commandante de police et Directrice de l’Observatoire e-enfance/3018 sur le harcèlement et les violences numériques1. Les auteurs ne cherchent plus seulement à obtenir des contenus existants. Certains produisent eux-mêmes des images ou vidéos afin d’obtenir une reconnaissance au sein des communautés criminelles et pouvoir l’échanger contre d’autres contenus. En effet, les enquêteurs spécialisés décrivent un fonctionnement qui repose souvent sur un système d’échange : un contenu inédit ou particulièrement violent possède davantage de valeur dans ces réseaux criminels qu’un contenu ancien déjà largement diffusé. Cette logique peut encourager certains individus à franchir des étapes supplémentaires dans la violence en cherchant des victimes dans leur cercle proche. Il y a aussi un phénomène de live streaming : commander en ligne et visionner des actes de viol, de torture et de barbarie sur des enfants… une criminalité organisée et systémique liée à la pauvreté dans certains pays.