Un enfant peut aujourd’hui être exposé, manipulé ou ciblé sans même quitter sa chambre. En effet, l’espace numérique, pensé pour apprendre, jouer, échanger et sociabiliser, est aussi devenu un terrain miné où les violences sexuelles et la cyber-pédocriminalité sur les mineurs se diffusent et s’accélèrent. Face à cela, notre responsabilité est de nous interroger : sommes-nous réellement conscients de ce qui se joue derrière chaque connexion ? Et comment prévenir et alerter pour sécuriser la vie numérique des enfants ?

1
enfant sur 5 est victime de violences sexuelles en ligne (1).
- d’1
minute en moyenne pour qu’un enfant soit sollicité sexuellement en ligne (1).
2,5
millions de pédocriminels en ligne au même instant dans le monde (1).
Une criminalité sexuelle transformée par le numérique

Une criminalité sexuelle transformée par le numérique

De la pédopornographie à l’exploitation sexuelle des enfants en ligne

Pendant longtemps, le terme « pédopornographie » a été utilisé pour désigner les images ou vidéos représentant des abus sexuels commis sur des enfants. Or cette expression est parfaitement inadaptée. Le terme « pornographie » renvoie à une production destinée à stimuler une consommation sexuelle entre adultes consentants. Dans le cas des enfants, il ne peut exister aucun consentement valable. Les contenus concernés sont donc avant tout les traces numériques d’une violence, d’une exploitation ou d’un abus. C’est pourquoi on parle maintenant de matériel d’exploitation ou d’abus sexuels d’enfants. Cette évolution n’est pas uniquement sémantique. Elle traduit un changement de regard : le centre du phénomène n’est plus le contenu en lui-même, mais l’enfant victime dont l’intégrité a été atteinte. Chaque image ou vidéo représente une victime réelle, même lorsque les faits ont été commis plusieurs années auparavant.

 

Des actes innombrables et des victimes très jeunes

Véronique Béchu, commandante de police et Directrice de l’Observatoire e-enfance/3018 sur le harcèlement et les violences numériques1, rapporte que le nombre de contenus pédocriminels explose : 105 millions de contenus découverts en 2024, soit 25 millions de plus que l'année précédente et 50 millions de plus que l'année encore précédente. 

L'année dernière, le dispositif qui fait office de point d’entrée à l’international de tout ce qui se passe en France a reçu 170 000 signalements, deux fois plus que l’année précédente ; soit 450 signalements de faits de pédocriminalité sur les plateformes par jour, qui nécessiteraient pour chaque fait constaté l'ouverture d'une enquête. Ce qui est impossible.

Il y a ainsi obligation de prioriser : les contenus les plus violents ou les plus récents, les phénomènes les plus dangereux, les victimes les plus jeunes.

Aujourd’hui, l’âge moyen des victimes est de 4 ans, avec 30% de dossiers concernant des enfants de 0 à 24 mois. Les auteurs des crimes sont majoritairement des hommes (entre 96 et 98%), le reste étant plutôt des couples.

Il existe aujourd’hui une montée en puissance des femmes incestueuses qui jusque-là n’enregistraient pas ce qu’elles faisaient et ne diffusaient pas, mais qui commencent maintenant à être présentes en ligne.

 

Internet : un changement d’échelle de la criminalité

Le numérique offre aujourd’hui plusieurs avantages aux auteurs : une capacité de diffusion mondiale immédiate, un accès facilité aux communautés partageant les mêmes intérêts criminels, un anonymat, une multiplication des espaces de contact avec les enfants, un stockage massif et durable des contenus. L’une des évolutions les plus importantes concerne le passage d’une logique de collection à une logique de production explique rappelle Véronique Béchu, commandante de police et Directrice de l’Observatoire e-enfance/3018 sur le harcèlement et les violences numériques1. Les auteurs ne cherchent plus seulement à obtenir des contenus existants. Certains produisent eux-mêmes des images ou vidéos afin d’obtenir une reconnaissance au sein des communautés criminelles et pouvoir l’échanger contre d’autres contenus. En effet, les enquêteurs spécialisés décrivent un fonctionnement qui repose souvent sur un système d’échange : un contenu inédit ou particulièrement violent possède davantage de valeur dans ces réseaux criminels qu’un contenu ancien déjà largement diffusé. Cette logique peut encourager certains individus à franchir des étapes supplémentaires dans la violence en cherchant des victimes dans leur cercle proche. Il y a aussi un phénomène de live streaming : commander en ligne et visionner des actes de viol, de torture et de barbarie sur des enfants… une criminalité organisée et systémique liée à la pauvreté dans certains pays.
 

Il n'y a pas deux sortes de pédocriminalité. Vous n'avez pas le père, l'oncle ou le grand-père qui agressent dans l'entourage familial, et le grand méchant pédocriminel en ligne qui va contacter les enfants à l'autre bout du monde. Non, c'est exactement la même chose. C'est-à-dire que vous avez un continuum de violence entre ce qui se passe hors ligne et en ligne. La preuve, c'est que dans 90% des dossiers d’inceste traités on détecte une activité pédocriminelle en ligne, quelle qu'elle soit1.

Véronique Béchu Commandante de police et Directrice de l’Observatoire e-enfance/3018 sur le harcèlement et les violences numériques.

 

Violences sexuelles en lignes : des violences qui ne finissent jamais…

Une étude suisse s’est intéressée à la cybervictimisation et à ses liens négatifs avec différentes dimensions du bien-être psychologique ainsi qu’avec les compétences sociales des jeunes victimes2. Les résultats montrent que plus les jeunes déclarent être victimes de cyberviolences, plus leur niveau de bien-être psychologique diminue.
Ils présentent notamment davantage d’anxiété, une estime de soi plus faible, une diminution du sentiment de bien-être général. Les violences sexuelles subies en ligne peuvent provoquer des effets psychotraumatiques comparables aux violences sexuelles hors ligne, avec une spécificité de taille : la permanence potentielle du traumatisme. En effet, dans une agression physique, la victime peut identifier un moment précis. Dans la cyber-pédocriminalité, l’enfant peut avoir le sentiment que la violence continue parce qu’un contenu peut réapparaître, parce qu’il ignore qui possède les images, parce qu’il craint une diffusion future, parce qu’il se demande qui a pu voir le contenu. Cette incertitude permanente est très angoissante et les conséquences peuvent être nombreuses : troubles du sommeil, isolement, difficultés scolaires, troubles alimentaires, comportements auto-agressifs. L’étude montre également que la cybervictimisation est fortement associée à une diminution des compétences sociales, notamment à travers une augmentation des comportements déviants ou problématiques.

 

On entend souvent cette question après chaque drame impliquant un enfant : « Pourquoi n’a-t-il rien dit ? » C’est une question d’adulte. Parce que la vraie question, celle que connaissent toutes les victimes, est exactement l’inverse : comment aurait-il pu parler ? Comment un enfant pourrait-il trouver les mots pour décrire ce qu’il ne comprend pas lui même ?3

Laurent Boyer Capitaine de police et ancien membre de la Ciivise Fondateur des Papillons, une association qui a installé 55 boîtes au lettres dans des écoles primaires

Les mécanismes d’emprise sur les mineurs

Les mécanismes d’emprise sur les mineurs

L’investissement des espaces dédiés aux enfants et aux adolescents

Comprendre la cyber-pédocriminalité suppose d’abord de reconnaître une réalité essentielle : Internet est devenu un véritable espace de vie pour les enfants et les adolescents. Pour les jeunes générations, le numérique n’est plus un simple outil occasionnel, mais un environnement du quotidien. C’est là que se construisent les relations sociales, les loisirs, les apprentissages et parfois même l’image de soi. Ils échangent sur les réseaux sociaux, jouent en ligne avec des inconnus, participent à des communautés virtuelles et utilisent en continu des applications de messagerie. Les auteurs de violences sexuelles exploitent précisément cette réalité : ils ne cherchent pas des espaces cachés ou marginaux, ils investissent surtout les plateformes déjà fréquentées par les mineurs. En d’autres termes, les pédocriminels se trouvent là où sont les enfants : réseaux sociaux, jeux vidéo connectés, forums ou applications mobiles, plateformes de jeux destinés aux enfants. Attention ce n’est pas parce qu’un enfant est familier des environnements numériques et semble les maitriser (utiliser une application, créer un compte, communiquer en ligne…) qu’il est capable d’identifier l’approche d’un pédocriminel.

 

Roblox , plateforme de jeu en ligne accessible à partir de 5 ans, est aujourd’hui le canal de contact privilégié des pédocriminels. À cause de ses fonctionnalités, c’est-à-dire un chat vocal, un chat écrit, un manque de modération systématique, les enfants peuvent être contactés par des adultes sans problème1.

Véronique Béchu Commandante de police et Directrice de l’Observatoire e-enfance/3018 sur le harcèlement et les violences numériques

 

Le grooming : une manipulation psychologique progressive4

Le grooming est l'étape de "préparation" qu'un prédateur utilise pour gagner la confiance d'un enfant dans l’espace numérique et finir par l'exploiter à des fins sexuelles : obtenir du contenu sexuel, voir réussir à rencontrer sa proie pour l'abuser, explique Johanna Rozenblum, psychologue clinicienne4. Les pédocriminels avancent rarement de front, ils installent une relation de confiance, étape par étape, en utilisant tous les leviers possibles : centres d’intérêt communs, imitation des codes, valorisation, écoute apparente, création d’un sentiment d’exclusivité, secret partagé. Peu à peu, ils cherchent à occuper une place centrale dans la vie numérique de l’enfant. Ils peuvent se présenter comme un ami, un confident, voire un partenaire amoureux, jusqu’à faire croire à la victime qu’elle entretient une relation choisie et comprise, parfois plus forte que celle qu’elle a avec son entourage. C’est pourquoi parents et professionnels doivent rester vigilants : une relation en ligne peut exercer une forte emprise, même lorsque le mineur affirme au départ être “d’accord”.

 

Les auteurs de cyber-pédocriminalité ne choisissent pas toujours leurs victimes au hasard. Ils recherchent fréquemment des enfants présentant des vulnérabilités : fragilités psychologiques, déficits cognitifs, dépression, troubles anxieux, contextes relationnels défavorables, isolement social, environnements stressants (violences domestiques, harcèlement scolaire…), comportements autodestructeurs…

Ces vulnérabilités sont exprimées par les jeunes eux-mêmes via les publications sur les réseaux sociaux, les commentaires, les vidéos personnelles, les messages visibles par d’autres utilisateurs, que le prédateur peut observer avant même le premier contact5.

 

La sextorsion : quand une première image devient un outil de contrôle

La sextorsion constitue aujourd’hui l’un des phénomènes d’exploitation les plus efficaces et les plus préoccupants observés par les professionnels. Il s’agit de transformer une première interaction intime en instrument de menace. Il se joue souvent le même scénario : un prédateur obtient une image intime d’un mineur, par manipulation, par séduction ou par une demande présentée comme anodine. Une fois le contenu obtenu, la relation change. Le prédateur menace alors de diffuser l’image auprès des amis, de la famille, de l’établissement scolaire, des contacts présents sur les réseaux sociaux… La victime se retrouve enfermée dans une spirale où chaque nouvelle demande semble être le moyen d’éviter une catastrophe. L’enfant peut alors produire d’autres contenus, parfois beaucoup plus graves, uniquement pour tenter d’empêcher la diffusion. C’est comme cela que certains mineurs peuvent en venir à agresser d’autres enfants de leur entourage afin de créer un contenu sexuel exigé. De nombreuses victimes se sentent honteuses et coupables : « J’ai envoyé la première image, donc c’est ma faute », « que vont penser mes parents ? », « Je veux que mes parents continuent de me faire confiance et me laissent utiliser mon portable », ce qui vient souvent faire obstacle au signalement.

 

Si cela arrive… les conseils de la police nationale aux mineurs6 :

  • Arrête immédiatement de lui parler. Désactive (sans toutefois supprimer) tous les comptes ayant servi à communiquer avec le sextorqueur. Fais des captures d’écran.
  • Ne cède jamais aux menaces, n’envoie jamais d’argent ni d’autres images intimes de toi. Si tu as déjà transmis un paiement, vérifie s’il a été encaissé. Sinon dépêche-toi de l’annuler ou demande à tes parents de le faire.
  • Conserve une copie des messages du sextorqueur et des informations le concernant (nom d’utilisateur, compte de médias sociaux) ainsi que des photos ou vidéos envoyées.
  • Préviens un adulte de confiance capable de t’aider et dépose une plainte auprès d’un commissariat de police ou d’une brigade de gendarmerie.
Informer et outiller les parents

Informer et outiller les parents

Alerter sur les dangers du sharenting7

Le sharenting , contraction de share (partager) et parenting (parentalité), désigne le fait pour des parents de diffuser sur Internet des photos ou vidéos de leurs enfants mineurs. Si cette pratique peut sembler anodine, elle soulève de véritables enjeux de protection. Une fois publiés en ligne, les contenus échappent en effet largement au contrôle de leurs auteurs. En 2020, le National Center for Missing and Exploited Children estimait que 50% des images retrouvées sur des forums pédopornographiques provenaient de contenus initialement partagés par des parents.

Au-delà du risque de détournement, le sharenting revient à construire une identité numérique permanente de l’enfant sans son consentement. À 13 ans, un enfant possède en moyenne 1 300 publications le concernant sur Internet, et 70 000 à sa majorité. Ces traces numériques peuvent influencer son avenir, exposer sa vie privée et devenir un support de cyberharcèlement, notamment dans les sphères scolaire ou professionnelle.
Le partage d’images peut également révéler des informations sensibles. 80 % des parents utilisent leur véritable nom lorsqu’ils publient des contenus concernant leurs enfants, auxquels peuvent s’ajouter des indices sur leurs habitudes, leurs centres d’intérêt ou les lieux qu’ils fréquentent. Ces informations, mises bout à bout, peuvent faciliter l’identification ou la mise en contact avec l’enfant.

 

L’UNICEF alerte sur l’augmentation rapide des images à caractère sexuel générées par IA, notamment à partir de photographies d’enfants publiées en ligne puis détournées et sexualisées. Parmi les pratiques les plus préoccupantes, la nudification par IA, consiste à modifier une photographie existante pour fabriquer une image dénudée ou à caractère sexuel. Une enquête menée par l’UNICEF, ECPAT et INTERPOL dans 11 pays estime qu’au moins 1,2 million d’enfants auraient été victimes, au cours de l’année écoulée, du détournement de leurs images en deepfakes sexuels8.

 

Utiliser un outil de contrôle parental

D’après une étude de l’ARCOM9, 94% des foyers ont mis en place des règles, mais près de la moitié des enfants les contournent. 67% des parents ont installé au moins un outil de protection parental et 64% discutent régulièrement des plateformes et des différents risques avec leurs enfants. On sait dorénavant que le contrôle parental est la première barrière essentielle pour instaurer un cadre numérique sécurisé. Installé sur tous les écrans disponibles à la maison, il permet de limiter l’exposition aux contenus violents, choquants ou pornographiques, tout en protégeant les enfants contre le cyberharcèlement, les mauvaises rencontres, la divulgation d’informations personnelles et les usages excessifs des écrans. Aujourd’hui les nouveaux appareils connectés vendus en France doivent intégrer un dispositif de contrôle parental gratuit activable dès leur première utilisation. Mais protéger un enfant en ligne va plus loin que l’installation d’outils de contrôle parental, c’est aussi lui apprendre par le dialogue et la sensibilisation à préserver son intimité, à reconnaître les dangers, à adopter les bons réflexes… pour devenir progressivement autonome dans ses usages numériques.

 

On oublie souvent que les consoles de jeux sont connectées à Internet. PS4, PS5, Nintendo Switch ou Xbox : toutes proposent aujourd’hui des outils de contrôle parental. Ces fonctions permettent aux parents de bloquer les contenus inadaptés, de limiter le temps de jeu et de contrôler certaines interactions en ligne. Elles aident à garantir un environnement plus sûr et adapté à l’âge de l’enfant10.

 

Libérer la parole et signaler

Préoccupé, bouleversé ou affecté négativement par quelque chose vue ou vécue en ligne… le premier réflexe doit être d’en parler. Tous les utilisateurs, et en particulier les enfants et adolescents, sont encouragés à se tourner vers un adulte de confiance (parent, enseignant) ou vers des proches et dispositifs d’aide. Le dispositif le plus central est le 3018 : il s’agit du numéro national dédié aux jeunes victimes et témoins de harcèlement et de violences numériques, mais aussi aux parents et aux professionnels. Accessible 7 jours sur 7 de 9h à 23h par téléphone, tchat ou Messenger, il permet un accompagnement rapide, gratuit et confidentiel par des psychologues, des professionnels de droit numérique, du droit pénal et de la protection de l’enfance. Reconnu comme signaleur de confiance auprès des plateformes, le 3018 peut déclencher la suppression accélérée de contenus ou comptes préjudiciables en quelques heures. Conventionné avec la plateforme Pharos (internet-signalement.gouv.fr), le Ministère de l’Éducation nationale et le 119-Enfance en danger, le 3018 est au cœur du dispositif de la protection de l’Enfance11.

 

Extraits du rapport de transparence de 2025 de l’Association e-Enfance/3018123 :

  • Les enfants de plus en plus jeunes et les violences de plus en plus graves.
  • 124 500 sollicitations avec 1 victime sur 4 de moins de 11 ans.
  • Près d’1 signalement sur 4 porte sur des faits à caractère sexuel impliquant des mineurs (pédocriminalité, extorsion sexuelle, grooming) :
  • 1 crise suicidaire traitée tous les trois jours, un chiffre en hausse de 3 000 % en
    dix ans.
  • TikTok concentre à lui seul un volume de signalements plus de trois fois supérieur à Instagram et plus de quatre fois supérieur à Snapchat, avec plus de 1000 signalements.
  • Dans plus de la moitié des cas, un schéma récurrent : prise de contact sur les plateformes publiques, puis bascule vers des messageries privées moins régulées où se poursuivent grooming, sextorsion et faits de pédocriminalité.
  • Sur Snapchat, YouTube et Facebook, plus d’un contenu signalé sur deux reste en ligne après le signalement.
  • Parmi les situations de sextorsion, plus d’¼ des cas incluent désormais un usage de l'intelligence artificielle.