Consultations centrées sur la mère, maternités où le père reste parfois un simple accompagnant, dispositifs de soutien peu tournés vers les hommes… même si les pères veulent s’impliquer, dans les faits, leur place demeure souvent floue, implicite ou secondaire. Pourtant devenir père, tout comme devenir mère, n’a rien d’anecdotique. Et si l’égalité femmes/hommes passait aussi par une meilleure compréhension et reconnaissance de la paternité ? Avec à la clef des bénéfices réels pour toute la famille !

100
études environ concernent les mamans, pour 1 étude seulement qui concerne les papas : la preuve que la paternité est très peu étudiée. (1)
30%
seulement des taches parentales impliquent les pères, deux mois après la naissance (2).
59%
des pères ont pris le congé de paternité en totalité depuis son allongement en 2021 (3).
Femme enceinte allongé

La périnatalité, encore trop pensée au féminin

Une place du père souvent secondaire

Depuis la Révolution française, la place du père auprès du jeune enfant s’est effacée1. Cantonné à un rôle secondaire, le père ne commence réellement à retrouver une place plus active qu’à partir des années 1970, avec l’émergence de la figure du nouveau père.

Depuis, les modèles familiaux évoluent vers davantage d’égalité, même si, dans les faits, les différences entre mères et pères sont encore bien ancrées. Il y a quelques années encore, les illustrations dans les carnets de santé montraient surtout des pères berçant leur bébé, tandis que tous les soins (repas, toilette, change) étaient réservés aux mères. Quelques années plus tard, les illustrations montrent un père nourrissant son enfant, jouant avec lui, s’en occupant seul ou avec la mère. Une évolution symbolique, mais importante !

Cependant, aujourd’hui encore, tout le système de la périnatalité est encore centré autour de la mère et les réflexes restent tenaces. Pendant la grossesse, les consultations sont souvent destinées uniquement à la future mère, reléguant le père à un rôle d’accompagnant. Dans les structures d’accueil de l’enfant, les échanges s’adressent encore prioritairement aux mères. Dans le train ou dans la rue, voir un père gérer seul un jeune enfant continue encore de surprendre… 

 

Une place du père souvent protocolisée

Comme le souligne le psychologue clinicien Romuald Jean Dit-Pannel4, la place du père en périnatalité est encore souvent façonnée par des attentes et des protocoles auxquels il est rarement invité à réfléchir ou à consentir pleinement. Par exemple, pendant longtemps, on attendait surtout du père qu’il coupe le cordon, qu’il soit un bon père œdipien. Mais se demande-t-on si le père en a envie ? Certains pères témoignent qu’ils ont eu peur de faire mal au leur bébé ou leur conjointe…

Aujourd’hui on valorise une proximité immédiate avec le bébé, notamment à travers le peau à peau présenté comme un moment fondateur et naturellement épanouissant. Mais se demande-t-on si le père est prêt à ça ? Pour certains pères, ayant vécu des violences ou des abus sexuels, cette proximité physique peut réveiller des peurs profondes ou des souvenirs douloureux… D’où l’importance, selon le psychologue, de ne pas considérer ces gestes comme des évidences universelles et indispensables, mais comme des expériences intimes qui méritent d’être pensées, préparées et accompagnées en amont de la naissance.

Bébé dans les bras de son père

Entendre et comprendre le vécu des pères

Le cerveau des pères, comme des mères, se modifie

Comme l’explique Gisèle Apter5, pédopsychiatre, devenir parent n’est pas qu’une étape symbolique : c’est aussi une véritable transformation biologique ! Grâce aux avancées de l’imagerie cérébrale, les chercheurs savent aujourd’hui que le cerveau des futurs parents se modifie profondément. Chez les mères, ces changements apparaissent dès la grossesse et sont d’une ampleur comparable à ceux observés pendant l’adolescence, période intense de réorganisation cérébrale. Chez les pères, même si les modifications sont moins marquées que chez les mères, elles sont bien réelles et traduisent l’adaptation progressive à la parentalité, à l’attachement et aux besoins du bébé. Ces changements structurels et fonctionnels du cerveau chez le père sont liés au temps qu’il passe à s’occuper de son enfant et à de son implication, précise Jodi Lynn Pawluski6, neuroscientifique, psychothérapeute et chercheuse.

 

Quand les papas me disent « Ah moi, de toute façon, je ne vis rien dans mon corps », je leur explique que si justement : en s’investissant auprès de la mère et du bébé ils sécrètent davantage d’ocytocine alors que la testostérone baisse7.

Antoine Leguilleux Vidéaste, association Devenir papa

 

Durant la grossesse : des sentiments en forme de montagnes russes

Comme le rappelle Emmanuel Devouche1, enseignant-chercheur, devenir père est loin d’être un long fleuve tranquille ! La période périnatale peut être comparée à de véritables montagnes russes émotionnelles, mêlant joie, excitation, fierté, mais aussi peur, stress, inquiétude et parfois un profond sentiment d’incertitude.

Pendant la grossesse, de nombreux futurs pères oscillent entre l’envie très forte de s’impliquer et des moments de doute, voire de fuite face à l’ampleur du bouleversement à venir. Beaucoup se demandent s’ils sauront trouver leur place, répondre aux besoins du bébé ou soutenir leur conjointe. Ces questionnements sont d’autant plus forts que le père ne vit pas les transformations physiques de l’intérieur et peut avoir du mal à voir le bébé comme réel. À cela s’ajoute tout un héritage familial et culturel. Chaque homme est impacté par son histoire personnelle : le modèle de son propre père, la place des hommes dans sa famille, les figures masculines qui l’ont entouré, mais aussi les représentations sociales de ce qu’est un bon père. Pour autant, cette période de vulnérabilité fait pleinement partie du processus pour devenir père.
 

L’accouchement, ce grand inconnu

Comme l’explique Emmanuel Devouche1, enseignant-chercheur, pour le père l’accouchement est un jour aussi attendu que redouté. Vais-je réussir à accompagner ma compagne ? Vais-je être à la hauteur ? Que faire si l’accouchement se complique ? Ai-je le droit de me sentir dépassé alors qu’on attend de moi que je sois fort et rassurant ? Dans une société où tout semble devoir être anticipé et contrôlé, la naissance confronte brutalement les futurs pères à l’imprévisible, à l’intensité émotionnelle et parfois à un profond sentiment d’impuissance.

La naissance peut aussi laisser une empreinte psychique durable chez les pères. Des recherches8 menées auprès de 230 hommes un mois après la naissance montrent que 22 % ont craint que leur partenaire ou leur bébé soit gravement blessé pendant l’accouchement, et 26 % ont même pensé qu’ils pouvaient mourir. Certains rapportent ensuite des flashbacks de la naissance, des cauchemars, des émotions négatives intenses ou encore des trous de mémoire concernant l’événement. Autant de signes qui montrent que les pères, eux aussi, peuvent vivre l’accouchement comme une expérience traumatique.
 

Le risque de dépression postnatale est d’un homme sur 12 ; un chiffre probablement sous-estimé. Les facteurs de risque sont la dépression maternelle, mais aussi des antécédents de troubles psychiatriques, les conflits conjugaux, le sentiment de ne pas se sentir assez soutenu par sa conjointe… On peut noter aussi qu’il y a un décalage entre l’homme et la femme : les hommes n'entrent pas dans la parentalité dans la même temporalité que les mères, tout simplement parce que ce n'est pas eux qui portent, ils vivent cette expérience par l'intermédiaire de leur conjointe. Et donc, il va falloir qu'ils se confrontent eux-mêmes à cette réalité du quotidien pour pouvoir arriver à expérimenter aussi ce désarroi, cette impuissance…1

Emmanuel Devouche Emmanuel Devouche Maître de conférences en psychologie du développement

Bébé dans les bras de son père de dos

Les bénéfices de l’implication précoce des pères

Paterner pour trouver sa place dans la triade

Selon Romuald Jean Dit-Pannel4, psychologue clinicien, la question du paternage occupe aujourd’hui une place centrale dans la réflexion autour de la parentalité. En miroir du maternage, ce concept illustre la manière dont les pères prennent soin concrètement de leur enfant au quotidien. Il s’agit aussi de pouvoir nourrir son enfant, physiquement comme psychiquement, le changer, le calmer, le soigner, l’endormir… Pourtant, dans la réalité, ces gestes sont encore loin d’être partagés de manière égalitaire. Certains hommes n’osent pas ou ne se sentent pas légitimes dans ces tâches. Or, c’est précisément dans cette expérience concrète et répétée du soin que se construit le sentiment de compétence paternelle. Il ne s’agit pas pour le père de prendre la place de la mère, mais que le père prenne bien sa place dans la triade, ce qui est complètement différent. Il n’est pas rare que certains hommes se soient sentis vraiment pères lorsqu’ils se sont retrouvés seuls plusieurs jours avec leur enfant, contraints de gérer les repas, les nuits, les maladies ou les pleurs… 
 

Des chercheurs soulignent que la relation se construit à travers les gestes simples du quotidien : porter son bébé, le calmer, jouer avec lui, lui parler ou simplement passer du temps ensemble. L’attachement paternel apparaît ainsi comme un processus évolutif, nourri par les expériences concrètes et les interactions répétées. Loin du mythe du « coup de foudre paternel » immédiat, devenir père est souvent un cheminement progressif, intime et profondément humain.9

 

Se soutenir et se protéger mutuellement

Comme le souligne Emmanuel Devouche1, enseignant-chercheur, le rôle de soutien du père pendant la grossesse et l’arrivée du bébé ne doit pas être limité à des aspects purement pratiques. En effet, les études montrent un décalage entre la manière dont les hommes pensent soutenir leur partenaire et ce que les femmes attendent réellement. Beaucoup de pères associent spontanément le soutien à une aide concrète comme faire les courses, gérer les tâches ménagères ou s’occuper de l’organisation du quotidien, tandis que les mères attendent souvent avant tout une présence émotionnelle : être écoutées, comprises, rassurées… Hommes et femmes ne parlent donc pas toujours du même soutien, ce qui peut générer incompréhensions et frustrations d’un côté comme de l’autre. Pourtant, cette dimension relationnelle joue un rôle essentiel dans l’équilibre du couple et la santé mentale des deux parents. Les recherches montrent que plus le soutien perçu est élevé au sein du couple, d’un côté comme de l’autre, plus le risque de dépression périnatale diminue. Lorsque les pères s’impliquent activement, partagent la charge mentale et émotionnelle et construisent la parentalité à deux, cela agit comme un véritable facteur de protection. 

Bébé allongé dans les bras de son père

Des initiatives qui redonnent leur place aux pères

Des associations destinées aux pères

Par exemple, l’association Devenir papa propose une formation avec des tutoriels comme supports et des to do list à imprimer, mais aussi des groupes de parole entre pères en visio tous les mois : une communauté de papas pour échanger au quotidien, se sentir prêt à vivre ce grand chamboulement et à prendre une part active. 
https://www.association-devenirpapa.fr/

Pour parler librement des difficultés à se sentir parent après la naissance, l’association Maman Blues accompagne à présent également les papas.
https://www.maman-blues.fr/
 

Les manières d’être père ont changé. Les différences entre les générations induisent de nouvelles tendances. On est passé d’une paternité institutionnelle à une paternité relationnelle impliquée, promue par la mobilité des identités et la démocratie de l’intime10.

Christine Castelnain-Meunier Sociologue au CRNS

 

Des professionnels à l’écoute des pères

Certaines municipalités et structures locales commencent à organiser des ateliers spécifiquement destinés aux pères : rencontres pères-bébés, activités du samedi matin en crèche, groupes d’échange sur de nombreux sujets (la tendresse, la virilité, les figures de pères…) ou ateliers pratiques pour jeunes papas. Ces initiatives restent encore dispersées, mais elles traduisent une évolution des mentalités : la parentalité n’est plus pensée uniquement au féminin et les besoins émotionnels des pères commencent à être reconnus. Le rôle des professionnels n’est pas de dicter ce qu’un père doit faire, mais plutôt d’aider chacun à trouver confiance dans ses capacités d’interaction avec son enfant. Les parents parfaits n’existent pas, rappelle le pédopsychiatre Bernard Golse. Toute relation humaine comporte une part d’ambivalence, mêlant amour, fatigue, frustration, tendresse ou parfois colère. Vouloir effacer ces émotions contradictoires serait illusoire et culpabilisant.
 

J’ai toujours été attentif à la place de l’homme dans la parentalité et encore plus depuis que j’ai initié les groupes de parole entre pères depuis plusieurs années. Pouvoir parler entre papas ou futurs papas, poser des questions, confier ses inquiétudes, c’est très important. Être père, ça s’apprend !11

Benoît Le Goëdec Sage-femme

 

Un congé de paternité allongé

Depuis la réforme de juillet 202112, les pères salariés en France bénéficient de 28 jours de congé postnatal. La France se place désormais devant plusieurs pays européens comme l’Italie, la Belgique ou encore le Danemark. C’est tout de même une grande avancée, reconnaît la psychothérapeute, Isabelle Filliozat 13, car plus un père va rester avec ses enfants, plus il a plaisir à rester avec ses enfants : un cercle vertueux pour le père de famille, mais aussi pour la mère. Malgré cette progression, la France est encore loin des pays les plus avancés, comme l’Islande, l’Espagne ou la Finlande. Les champions européens sont les Suédois : au-delà d’un congé paternité de 60 jours, les parents peuvent se partager un congé parental de 480 jours, indemnisé à hauteur de 80 % du salaire. 
 

La présence paternelle permet à l'enfant de s'appuyer d'emblée sur deux relations précoces, sécurisées et sécurisantes, qui vont lui être profitables tout au long de sa vie. J'observe que les hommes qui ont eu du temps avec leur bébé dès les premiers mois retrouvent avec leur ado des modes de communication plus sensibles et plus proches.
Des bénéfices se répercutent aussi au niveau du couple. Un nombre important de ruptures conjugales se déclare avec des enfants de plus en plus jeunes, et très souvent, la sensation de ne plus se comprendre prend naissance lors de l'arrivée d'un bébé, quand la maman est confrontée à un sentiment de solitude, d'injustice et d'abandon parfois. L'allongement du congé paternité répond aux besoins de l'enfant et de ses parents. Et marque un nouveau pas sur le chemin de l'égalité homme/femme12.

Sylviane Giampino Psychologue et autrice du livre Pourquoi les pères travaillent-ils trop ? (Albin Michel)