Un petit guide pour les parents, afin de déconstruire les idées reçues
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Temps de lecture : 20 minutes Date : 27/08/2026
Smartphones, tablettes, téléviseurs, plateformes vidéo et réseaux sociaux… Jamais les enfants n'ont grandi dans un environnement aussi saturé d'écrans. Face à cette transformation majeure, les professionnels se trouvent souvent confrontés à des questions complexes : les écrans perturbent-ils le développement de l'enfant ? Quels sont les risques réels ? Comment accompagner les familles sans tomber dans les discours alarmistes ou, à l'inverse, minimiser les enjeux ?
Les usages numériques tendent à s’imposer dans tous les temps de la journée : une étude4 montre qu’une large majorité des utilisateurs déclarent passer plus de temps que prévu sur leurs activités numériques, et ce quotidiennement pour 3 à 4 personnes sur 10, notamment pour regarder des vidéos (42 %), s’informer (40 %) ou communiquer (40 %). Près d’une personne sur deux déclare avoir déjà reporté des obligations en raison d’activités numériques, dont près d’un quart quotidiennement.
Plus préoccupant encore dans une perspective éducative, les écrans investissent des moments traditionnellement dédiés aux interactions familiales : la moitié des personnes interrogées poursuivent leurs activités numériques au moment du coucher et un tiers pendant les repas. Ces pratiques sont en progression ces dernières années. Dès la naissance de son enfant, un casse-tête s’impose : comment être à la fois parent et usager d’écrans ?
« Tel parent, tel enfant » : en matière d’écrans, il existe bien un mimétisme intergénérationnel. L’INSEE observe que lorsque les parents n’utilisent pas les écrans, les enfants restent plus souvent que les autres non-utilisateurs des écrans.
En effet, 21 % des enfants dont la mère (19 % pour le père) passe plus de 1h30 par jour devant les écrans numériques pour le loisir suivent une « trajectoire d’intensification » du temps passé devant les écrans, contre 12 % des enfants dont la mère (11 % le père) n’utilise jamais d’ordinateur, de tablette ou de smartphone pour le loisir5.
La technoférence est un phénomène qui retient particulièrement l'attention des chercheurs. Ce terme désigne les interruptions répétées des interactions parent-enfant par l'utilisation d'un smartphone ou d'un autre écran. Lorsque le parent consulte son téléphone, son visage devient momentanément moins expressif et moins disponible émotionnellement. Les expériences de « still face » ont montré depuis longtemps que le nourrisson réagit fortement à cette rupture temporaire d'engagement relationnel. Il tente de récupérer l'attention de l'adulte, manifeste son inconfort puis peut se replier sur lui-même si l'absence de réponse se prolonge. On sait que la répétition quotidienne de ces micro-ruptures peut réduire les occasions d'interactions et d’expériences de qualité dont le jeune cerveau a besoin pour se développer. Gisèle Apter, pédopsychiatre6, rappelle que le bébé est un être profondément social, un petit humain qui a besoin d’être entouré d’humains. Il préfère toujours la 3D à la 2D ! Dès les premiers mois, le bébé recherche activement les regards, les expressions faciales, les échanges vocaux et les réponses émotionnelles de son entourage. Tout cela participe à la construction des réseaux neuronaux impliqués dans le langage, l'attachement, la régulation émotionnelle et les compétences sociales.
Nous devons, tout adulte que nous sommes, nous remettre à hauteur de ce temps de l’enfance : nos enfants ne sont pas des « petits adultes », ils ont besoin de jouer, ils ont besoin que les adultes oublient leur portable pour leur donner du temps, ils ont besoin de dialoguer avec les grands et de les retrouver disponibles, à la maison, dans les parcs, pendant leurs activités, dans les villes comme dans les campagnes7.
La plupart des sociétés savantes convergent aujourd'hui vers une seule et même recommandation : pas d’exposition directe aux écrans avant l'âge de 3 ans et si possible les éviter avant 6 ans. Pour Bruno Falissard, médecin de santé publique et professeur de statistiques8, cette position se justifie par le principal effet des écrans sur la santé globale : le mécanisme du déplacement. En effet, le temps passé devant un écran est tout simplement du temps qui n'est pas consacré à d'autres activités beaucoup plus bénéfiques au développement. En quelque sorte c’est du temps volé pour la manipulation, l’exploration motrice, les jeux libres, la lecture partagée, les interactions verbales, l’observation du monde réel, le développement de l’imagination et des capacités créatives. Cette notion est fondamentale pour comprendre les impacts observés dans les études. Les écrans ne provoquent pas directement l'obésité, la sédentarité ou les troubles du sommeil. Ils favorisent des comportements qui augmentent ces risques.
Entre 0 et 6 ans, les enfants ne peuvent pas dire ce qu'ils veulent, donc on est obligé de décider pour eux. Si on décide pour eux, il faut quand même se demander ce qui est bon pour eux. Et ce n'est pas des écrans. Ni les écrans pour eux ni les écrans pour nous. Et donc, en principe, il faudrait interdire les écrans de 0 à 6 ans chez les enfants et leurs parents. Alors, bien sûr, ce n'est pas possible, mais d'un autre côté… Vous savez, avant, les femmes enceintes buvaient de l'alcool et c'était normal (…) Et puis, maintenant il y a une pression colossale pour dire que ce n’est pas bien (…) De même, je crois qu'il faut une pression sociale pour dire qu’il ne faut pas d’écrans entre 0 et 6 ans8.
Bruno Falissard Médecin de santé publique et professeur de statistique
L’exposition prolongée aux écrans, en particulier dans l’heure précédant le coucher, amène à une réduction du temps de sommeil et une altération de sa qualité. Plusieurs mécanismes se combinent : la stimulation cognitive liée aux contenus consultés, les sollicitations émotionnelles qu’ils génèrent, les couchers retardés volontairement et surtout l’exposition à la lumière bleue émise, qui perturbe la sécrétion de mélatonine et donc l’horloge biologique. N’oublions pas que des troubles chroniques de sommeil peuvent entraîner des difficultés cognitives, comportementales et scolaires susceptibles de s’inscrire durablement dans le parcours de vie.
> 16 % des enfants de 11 ans et 40 % des adolescents de 15 ans présentent un déficit de sommeil supérieur à deux heures par jour en semaine.
> 31% des jeunes âgés de 11 à 18 ans disent rester éveillés ou se réveiller la nuit pour échanger avec des amis, suivre une actualité sur un réseau social, regarder des vidéos, jouer aux jeux vidéo…
Il existe un lien indirect, mais logique, entre écrans et prise de poids via plusieurs mécanismes : la baisse de l’activité physique, l’augmentation du temps assis, la réduction du temps de sommeil, le grignotage et l’exposition publicitaire qui favorisent les comportements alimentaires inadaptés.
> 3 % des enfants de moins de 3 ans ne pratiquent aucune activité physique extérieure. Chez les 3–10 ans, 1/3 des garçons et 2/3 des filles sont considérés comme sédentaires. Chez les 11–17 ans, 20 % des garçons et plus de 50 % des filles sont sédentaires.
Il est conseillé d‘éviter les écrans et de favoriser les activités de plein air dès le plus jeune âge, période durant laquelle l’œil et le système visuel sont encore en développement : la croissance du globe oculaire se poursuit jusqu’à 4 ans et la maturation des fonctions visuelles jusqu’à l’adolescence (13-15 ans).
> En France, la myopie concerne aujourd’hui environ 1 personne sur 3 (contre 20 % dans les années 1970) et 42 % des jeunes de 10 à 19 ans.
> L’œil de l’enfant est particulièrement sensible à la lumière bleue émise par les écrans : avant 8 ans, le cristallin laisse passer plus de 80 % des longueurs d’onde bleues, contre environ 50 % à 25 ans et seulement 20 % vers 80 ans.
Les écrans constituent un type de stimulus très spécifique, qu’il est essentiel de comprendre pour en saisir les effets sur l’enfant, explique Hugues Patural, professeur de pédiatrie9. Les écrans imposent en effet un rythme visuel extrêmement rapide, avec un défilement standard d’environ 25 images par seconde. Concrètement, un enfant qui regarde seulement 10 minutes d’écran est exposé à près de 15 000 images successives, comme s’il avait tourné un livre de 15 000 pages ! Cette hyperstimulation visuelle, souvent associée à des sons complexes ou partiellement incompréhensibles, sollicite intensément le système perceptif et cognitif. Les 2 ou 3 heures qui suivent cette stimulation massive sont perdues pour les apprentissages. C’est pourquoi, regarder les écrans le matin, avant d’aller à l’école, même son dessin animé préféré, est complètement inapproprié.
Les écrans et les fonctions attentionnelles sont un des sujets les plus débattus. Les travaux disponibles montrent moins une dégradation globale de l'attention qu'une modification des modalités attentionnelles, informe Bruno Falissard, médecin de santé publique et professeur de statistiques. Les jeunes exposés à des environnements numériques très stimulants semblent capables de traiter rapidement un grand nombre d'informations, mais font plus d’erreurs et présentent davantage de difficultés dans les tâches nécessitant une attention soutenue et prolongée. Cette évolution interroge directement les pratiques pédagogiques et éducatives8.
Les réseaux sociaux occupent aujourd’hui une place centrale dans la vie des adolescents : 58 % des 12-17 ans déclarent consulter quotidiennement les réseaux sociaux. Les réseaux sociaux peuvent constituer un espace de sociabilité, d’expression et de soutien, ce qui peut être précieux durant l’adolescence. Toutefois, leur fonctionnement repose sur certains mécanismes susceptibles de fragiliser l’équilibre psychologique, en particulier lorsqu’ils sont utilisés de manière intensive10.
La notion « d’addiction aux écrans » en tant que telle n’est pas encore reconnue par la science, mais les « écrans », et en particulier l’utilisation des réseaux sociaux, semblent être, au-delà des bénéfices qu’ils peuvent apporter, des facteurs de risque supplémentaires lorsqu’il y a une vulnérabilité préexistante chez un enfant ou un adolescent, notamment de dépression ou d’anxiété. (…) Si les troubles du jeu vidéo sont d’ores et déjà reconnus sur le plan international, ce n’est pas le cas des médias sociaux. Pourtant, les médias sociaux présentent des éléments de conception de type addictogène qui, selon certains auteurs, doivent nous pousser à reconnaitre l’existence de l’addiction aux réseaux sociaux. La classification sur le plan international est souvent longue et les données probantes devront être renforcées pour armer le dialogue, mais il ne fait que peu de doute que cette reconnaissance sera acquise, à fonctionnement constant des réseaux, d’ici quelques années7.
Les enfants qui sont en ligne et n'ont pas eu une éducation ou un accompagnement numérique par les parents ou toute autre personne qui leur ont mis un écran entre les mains n’ont généralement pas leur profil sur leurs réseaux sociaux, sur les forums de tchat, paramétrés de manière à les mettre en sécurité. Résultat : en moins d’une minute, ils sont sollicités sexuellement par un adulte. C'est policièrement prouvé, puisque nous sommes infiltrés sur les réseaux avec des profils d'enfants11.
Véronique Béchu Commandante de police et Directrice de l’Observatoire e-enfance/3018 sur le harcèlement et les violences numériques
Les connaissances scientifiques accumulées ces dernières années permettent aujourd'hui de dépasser les oppositions simplistes. Les écrans ne constituent ni une catastrophe généralisée ni un outil neutre. De plus, il est désormais insuffisant de parler « des écrans » comme d'un objet unique. Une visio avec un parent éloigné, un documentaire regardé en famille, un jeu vidéo coopératif ou plusieurs heures de vidéos courtes sur un réseau social n'ont ni les mêmes objectifs ni les mêmes effets potentiels.
De même, il faut s’interroger sur les évolutions que l’on ne comprend pas toujours et sur le discours du c’était mieux avant ! Bruno Falissard, médecin de santé publique et professeur de statistiques8, prend l’exemple du miroir. Cet objet n’est apparu qu’à la fin du 19e siècle ; avant il était impossible de savoir à quoi l’on ressemblait. Le miroir, puis la photographie, puis les selfies aujourd’hui, sont des révolutions cognitives qui ont complètement transformé notre façon de nous percevoir. On peut avoir l’impression que l’on perd les pédales, que le monde est fou. Peut-être est-ce simplement que tout change très vite, et que nous sommes un peu trop vieux pour gérer tous ces changements ?
Une méta-analyse récente a inclus plus de 100 études longitudinales examinant deux questions fondamentales12 : l’utilisation des écrans entraîne-t-elle des problèmes socioémotionnels ? Et, à l’inverse, les problèmes socioémotionnels conduisent-ils les enfants à utiliser davantage les écrans ? Les résultats ont révélé des associations significatives, mais faibles dans les deux sens avec des effets plus marqués lorsque les écrans étaient utilisés pour les jeux vidéo plutôt que pour d’autres activités. Ces données suggèrent que plutôt que de se concentrer uniquement sur la réduction du temps passé devant les écrans, les recommandations devraient davantage mettre l’accent sur l’amélioration de la qualité des contenus consultés et le renforcement des interactions sociales pendant l’utilisation des écrans. Les parents et les professionnels doivent donc privilégier une approche nuancée fondée sur les usages plutôt que sur le seul temps d'écran, du moins à partir de l’école primaire.
La notion de « temps d’écran » n’est peut-être plus la plus appropriée pour étudier les effets de l’exposition aux appareils numériques et leurs conséquences sur la santé mentale des adolescents. La plupart des études examinées mesurent uniquement le temps total passé devant les écrans. Cependant, la nature des contenus consultés sur chaque appareil, ainsi que la manière dont les adolescents interagissent avec ces contenus, restent encore mal comprises13.
En 2021, le Haut Conseil de la santé publique s’adressait aux familles et aux éducateurs, en tant que premier modèle des enfants14. Il conseillait :
En donnant aux adolescents les moyens de prendre des décisions éclairées sur leurs activités en ligne, en trouvant un équilibre entre leur univers en ligne et leur univers hors ligne, nous contribuons en fin de compte à préserver et à améliorer leur bien-être général. C’est fondamental pour garantir un avenir numérique plus sain et plus équilibré pour toutes les communautés, toutes les sociétés et tous les pays3.
Dr Henri. P Kluge Directeur régional de l’OMS pour l’Europe
Un petit guide pour les parents, afin de déconstruire les idées reçues
Un portail informatif pour accompagner les enfants dans l'usage du numérique
Un site pour choisir les bonnes pratiques numériques en famille
Une bande dessinée pour se poser des questions et faire naître des débats
1 https://www.ih2ef.gouv.fr/impact-de-lexposition-des-jeunes-aux-ecrans
2 https://www.unicef.fr/actions-humanitaires/observatoire-des-droits-de-lenfant/analyse-et-chiffres-cles-sur-le-numerique
3 https://www.who.int/europe/fr/news/item/25-09-2024-teens--screens-and-mental-health
4 https://www.drogues.gouv.fr/publication-des-resultats-de-la-quatrieme-edition-du-barometre-mildecaharris-interactive-sur-les
5 https://www.insee.fr/fr/statistiques/6535295
6 https://www.youtube.com/watch?v=n5KgAsWDOF4&t=8s
7 https://www.elysee.fr/admin/upload/default/0001/16/fbec6abe9d9cc1bff3043d87b9f7951e62779b09.pdf
8 https://www.youtube.com/watch?v=KU6abz470qA
9 https://www.youtube.com/watch?v=GLf7m8GSwjc
10 https://www.anses.fr/fr/content/securiser-les-usages-des-reseaux-sociaux-pour-proteger-la-sante-des-adolescents
11 https://www.youtube.com/watch?v=B1ZImWrZ_GU
12 https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/40489178
13 https://link.springer.com/article/10.1186/s40359-023-01166-7
14 https://www.hcsp.fr/explore.cgi/avisrapportsdomaine?clefr=1074
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