Skip to Content

Le développement de la monoparentalité et ses conséquences, P. Rossi et G. Neyrand

Patricia Rossi et Gérard Neyrand

Prix honorifique 2004

Comprendre les logiques à l'œuvre dans le développement de la monoparentalité et de la précarité croissante qui l'accompagne, afin de proposer des réponses à ce phénomène : tel est le projet du livre de Gérard Neyrand et Patricia Rossi, réalisé à l'initiative de la délégation régionale aux droits des femmes et à l'égalité de Provence-Alpes Côte d'Azur. Paru en 2004 aux éditions Erès sous le titre Monoparentalité précaire et femme sujet, ce livre a reçu le prix honorifique de la Fondation Mustela.
 

 

Lire l'article dans son intégralité

Ecrit par un duo de professionnels, l'ouvrage articule les dimensions sociologique et psychologique, descriptive et prescriptive. Fruit d'une "recherche-action", il permet une meilleure appréhension de la situation des "femmes chefs de famille en situation précaire" à Marseille ainsi que des problèmes concrets que soulève leur prise en charge, tant en termes sociaux que psychologiques. Ce livre se nourrit de l'expérience de Patricia Rossi, psychologue clinicienne et psychanalyste, qui a suivi, durant plusieurs mois, une centaine de femmes dans cette situation.
Sur ce point, un constat s'impose d'emblée, selon les auteurs : une aide efficace aux "mères isolées" doit s'appuyer sur "la prise en compte interactive des trois dimensions sociale, économique et psychologique" afin de leur permettre "de redevenir sujets [actrices] de leur rapport au travail, à la vie sociale, à leurs enfants et donc à elles-mêmes". Gérard Neyrand s'est d'ailleurs déclaré "très touché" que le jury de la Fondation Mustela, composé en grande partie de psychologues, se fût montré "sensible à notre volonté d'articuler la sociologie et la psychologie".
Et pour ce qui est de l'amélioration des dispositifs destinés aux foyers monoparentaux, un signe positif doit être relevé : en 2005, la Conférence nationale sur la famille aura pour thème la monoparentalité. Une première !

Voici, en quelques phrases et en guise d'introduction au livre, le point de vue des deux auteurs.

"Les classes défavorisées supportent le poids de notre évolution sociale vers la modernité familiale"

Auteur d'un livre réédité à deux reprises, L'enfant face à la séparation des parents. Une solution, la résidence alternée (Syros, 1994, 2001, 2004), Gérard Neyrand, sociologue à Aix-en-Provence, s'intéresse aux questions de l'après-séparation et de la parentalité depuis plusieurs années. Il est également l'auteur, entre autres ouvrages, de L'enfant, la mère et la question du père (PUF, 2000), La culture de vos ados (Fleurus, 2002) ainsi que du tout récent Préserver le lien parental (PUF, 2004).

"La modernité familiale est introduite dans l'ordre juridique, en France, par la loi de 1970, qui établit le partage de l'autorité parentale entre père et mère, puis celle de 1975 sur le divorce par consentement mutuel. Inhérente à la démocratie, la logique qui sous-tend ces lois substitue au mariage traditionnel l'idée d'un contrat implicite entre deux individus égaux, et fait de l'intérêt de l'enfant le centre de la stabilité familiale. Peu à peu, le lien indissoluble et inconditionnel se déplace de la conjugalité (le couple) vers la parentalité (l'enfant). Parallèlement, on est passé de 10 % de divorces en 1970 à 40 % aujourd'hui.
L'étape suivante est franchie en 1993 grâce à une loi qui étend aux couples non mariés le principe de l'autorité conjointe sur l'enfant établi en 1987 pour les divorçants. Enfin, la loi de mars 2003 énonce que la séparation est sans effet sur l'autorité parentale et reconnaît la résidence alternée comme légitime. Ce faisant, elle marque, en théorie, une rupture avec le principe antérieur, implicite mais réel : après la séparation, l'enfant reste avec sa mère.
Dans les faits, toutefois, la France reste marquée par l'ancien modèle familial — mère procréatrice, père travailleur. Ainsi, la moitié des pères n'entretiennent plus, ou très irrégulièrement, de relations avec leurs enfants à l'issue d'une séparation. Notre pays se trouve ainsi dans une période de transition entre l'organisation patriarcale traditionnelle et le modèle de la coparentalité qui égalise les places parentales.
Né dans les classes moyennes, ce modèle moderne de la famille relationnelle y est devenu dominant. Mais ce sont les classes défavorisées qui supportent désormais le poids de notre évolution sociale : monoparentalité maternelle répandue, travail à temps partiel, souvent précaire et mal rémunéré, pauvreté fréquente (17 % des foyers monoparentaux en 1997). L'API (Allocation Parent Isolé), mise en place pour soutenir les foyers monoparentaux (dont les chefs de famille sont souvent des mères) ne suffit pas. La situation de ces mères est d'autant plus pénible à accepter que le discours social et médiatique les rend hyper-responsables de leur situation, en sous-estimant tous les déterminismes sociaux.
Le cas des mères d'immigration récente est parfois plus douloureux encore, lorsque leur culture d'origine, marquée par un patriarcat intransigeant ou, comme chez les Comoriens, un matriarcat sui generis, aggrave les conflits de valeurs avec la société française — laïque, démocratique, individualiste et hédoniste. Sans compter que ce sont souvent elles qui connaissent les difficultés économiques et sociales les plus grandes…"

"Ma pratique de l’accompagnement psychologique prend en compte les dimensions symbolique, affective, économique, sociale et juridique"

Psychologue clinicienne et psychanalyste à Marseille, Patricia Rossi participe à la conception et à la réalisation de dispositifs "dans la cité", relatifs à la parentalité et à la lutte contre l'exclusion sociale.

"Entre 1998 et 2003, j'ai rencontré une centaine de femmes dans le cadre d'associations marseillaises : le CODIF (Centre d'Orientation, de Documentation et d'Information pour Femmes), le Centre Ressources Femme, le centre social Mer et Colline. Le financement d'actions de soutien à la parentalité de la DDASS (Direction départementale aux affaires sanitaires et sociales) a permis un suivi de quelques semaines à quatre ans, selon les femmes, avec d’autres professionnels du travail social. Plutôt réticents au départ, ceux-ci ont peu à peu gagné confiance dans ma profession, puis permis un véritable travail de partenariat en réseau.

Nous avons adopté un dispositif très ouvert. Dans chacune des associations, mes collègues proposaient aux femmes en difficulté de discuter avec une psychologue. De mon côté, lorsque je n’étais pas en entretien, je me trouvais souvent installée à l’accueil ou dans la salle commune — jamais dans un bureau à l'écart. Les femmes pouvaient s'adresser à moi de manière informelle pour aborder des problèmes concrets, ancrés dans leur vécu quotidien. Ce n'était donc pas une pratique analytique stricto sensu, plutôt la résolution de difficultés ponctuelles, dans la relation des femmes à leurs enfants, leurs parents ou leur ancien compagnon. Mais, lorsque leur situation était plus douloureuse, des femmes ont opté pour un suivi prolongé.

En général, ces mères chefs de famille sont confrontées à une triple difficulté :

  • symbolique : accéder à l'espace public alors que rien ne les y prépare, notamment les femmes immigrées sans formation ;
  • affective : dépasser la séparation, voire les violences conjugales l'ayant accompagnée, ainsi que l'attitude parfois très critique des familles ;
  • économique : trouver une source de revenus autre que les minima sociaux.

Nous avons constaté que la demande d'écoute — pas formulée en tant que telle —constituait un réel besoin. A  l'issue de mon travail, un poste de psychologue a été créé dans chacune de ces associations, qui ont ainsi adopté une démarche globale d'insertion.
Une pratique de l’accompagnement psychologique qui prend en compte l'ensemble des dimensions — symbolique, affective, économique, mais aussi sociale et juridique — permet aux femmes, à terme, de se dégager des aliénations, de se revaloriser à leurs propres yeux, de trouver leur place en se dégageant de celle à laquelle elles ont été assignées — épouses soumises et mères idéales."