Le cru, le su, le senti, M-R. Moro

Approche transculturelle de la périnatalité
par Marie-Rose Moro (psychiatre d'enfants et d'adolescents)
Ces dernières années la clinique périnatale s’est complexifiée en intégrant dans ses outils de compréhension et d’action la composante culturelle. Dans ce domaine plus encore que tout autre, la complémentarité des approches, des regards et des interventions sont nécessaires. En effet, grossesse, accouchement, mise en place des interactions précoces et construction de la parentalité sont à la fois des actes profondément intimes, intrapsychiques et intersubjectifs et des actes médicaux, sociaux et culturels qui s’inscrivent dans les processus de transmission de la vie dans un groupe ouvert. L’articulation entre somatique, intrapsychique, intersubjectif et culturel sera analysée à partir de la clinique quotidienne en banlieue parisienne, banlieue multiculturelle. On montrera enfin l’impact thérapeutique de cette perspective.
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On ne naît pas parents, on le devient... La parentalité cela se fabrique avec des ingrédients complexes. Certains sont collectifs, ils appartiennent à la société toute entière, changent avec le temps, ceux-là sont historiques, juridiques, sociaux et culturels. D'autres sont plus intimes, privés, conscients ou inconscients, ils appartiennent à chacun des deux parents en tant que personne et en tant que futur parent, au couple, à la propre histoire familiale du père et de la mère. Ici se joue ce qui est transmis et ce que l'on cache, les traumas infantiles et la manière dont chacun les a colmatés. Et puis, il est une autre série de facteurs qui appartiennent à l'enfant lui-même qui transforme ses géniteurs en parents. Certains bébés sont plus doués que d'autres, certains naissent dans des conditions qui leurs facilitent cette tâche, d'autres par leurs conditions de naissance (prématurité, souffrance néonatale, handicap physique ou psychique...) doivent vaincre bien des obstacles et déployer des stratégies multiples et souvent coûteuses pour entrer en relation avec l'adulte sidéré. Le bébé, on le sait depuis les travaux de Cramer, Lebovici, Stern et bien d'autres, est un partenaire actif de l'interaction parents-enfants et par là même de la construction de la parentalité. Il contribue à l'émergence du maternel et du paternel dans les adultes qui l'entourent, le portent, le nourrissent, lui procurent du plaisir dans un échange d'actes et d'affects qui caractérise les tous premiers moments de la vie de l'enfant.
Il y a mille et une façons d'être père et d'être mère comme le montrent les travaux nombreux des sociologues et des anthropologues. Toute la difficulté réside donc dans le fait de laisser de la place pour qu'émergent ces potentialités et que nous nous abstenions de tout jugement sur "la meilleure façon d'être père ou d'être mère". Mais c'est un travail ardu, car la tendance naturelle de tout professionnel est de penser qu'il sait mieux que les parents eux-mêmes comment être avec l'enfant, quels sont ses besoins, ses attentes... Notre rôle devient alors non pas de dire comment il faut être ou même comme il faut faire mais de permettre que les capacités émergent chez les parents et que nous les soutenions. Des éléments sociaux et culturels participent à la fabrication de la fonction parentale. Les éléments culturels ont une fonction préventive en permettant d’anticiper le comment devenir parents et si besoin, de donner un sens aux avatars quotidiens de la relation parents-enfants, de prévenir l'installation d'une souffrance.
Les éléments culturels se mêlent et s’imbriquent avec les éléments individuels et familiaux de manière profonde et précoce. Même lorsqu'on croyait l'avoir oubliée, la grossesse, par son caractère initiatique, nous remet en mémoire nos appartenances mythiques, culturelles, fantasmatiques. Comment nous protéger en exil ? Comment avoir de beaux enfants[1] ? Là, il ne faut pas annoncer sa grossesse, ailleurs, il faut éviter de manger certains poissons ou des tubercules qui ramollissent à la cuisson, ailleurs encore il ne faut pas que le mari mange certains types de viande pendant que sa femme est enceinte... Plus loin encore, il faut garder ses rêves, les interpréter et respecter les demandes qui sont faites dans le rêve car c'est l'enfant qui parle... Ces éléments de l'ordre du privé dans l'exil (ils ne sont pas partagés par la société) vont parfois s'opposer aux logiques extérieures médicales, psychologiques, sociales et culturelles. Puis vient le moment de l'accouchement, moment technique et publique — on accouche à l'hôpital sans les siens. Là, encore il y a mille et une façons d'accoucher, il y a mille et une façons d'accueillir l'enfant, de lui présenter le monde puis de penser son altérité, parfois même sa souffrance. Tous ces "petits riens" réactivés en situation de crise, ravivent des représentations parfois dormantes ou que l'on croyait dépassées.
Au nom d'une universalité vide et d'une éthique réductionniste, nous n'intégrons pas ces logiques complexes, qu'elles soient sociales ou culturelles dans nos dispositifs de prévention de soins et dans nos théorisations. Nous nous interrogeons rarement sur la dimension culturelle de la parentalité mais surtout, nous ne considérons pas que ces manières de penser et de faire sont utiles pour établir une alliance, comprendre, prévenir, soigner. Nous estimons sans doute que la technique est nue, sans impact culturel et qu’il suffit d’appliquer un protocole pour que l’acte soit correctement accompli.
Pourtant, et les quelques expériences cliniques le montrent [2], ces représentations partagées, sont d’une efficacité certaine. D'un point de vue théorique, elles renouvellent nos manières de penser, nous obligent à nous décentrer, à complexifier nos modèles et à nous départir de nos jugements hâtifs. Penser cette altérité, c'est permettre à ces femmes de vivre ces étapes de manière non traumatique et de se familiariser avec d'autres pensées, d'autres techniques... Car la migration entraîne avec elle cette nécessité du changement. Ignorer cette altérité, c'est non seulement se priver de l'aspect créatif de la rencontre, c'est aussi prendre le risque que ces femmes ne s'inscrivent pas dans nos systèmes de prévention et de soins, c'est aussi les contraindre à une solitude élaborative —pour penser, nous avons besoin de co-construire ensemble, d’échanger, de confronter nos perceptions à celles de l’autre ; si cela n’est pas possible, la pensée ne s’appuie alors que sur elle-même et ses propres ressentis. Cette non-confrontation peut aussi conduire à une rigidification. C’est l’échange avec l’autre qui me modifie.
Transparence psychique/transparence culturelle
On le sait, en dehors de ces dimensions sociales et culturelles, cette fonction maternelle et paternelle peuvent être touchées par les avatars du fonctionnement psychique individuel, par des souffrances anciennes mais non apaisées qui réapparaissent de manière souvent brutale au moment de la mise en œuvre de sa propre descendance : toutes les formes de dépressions du post-partum voire de psychoses qui conduisent au non-sens et à l'errance. La vulnérabilité des mères, de toutes les mères, à cette période est bien connue maintenant et théorisée en particulier à partir du concept de transparence psychique (Bydlowski, 1991) — par transparence on entend le fait qu’en période périnatale, le fonctionnement psychique de la mère est plus lisible, plus facile à percevoir que d’habitude. En effet, les modifications de la grossesse font que nos désirs, nos conflits, nos mouvements s’expriment plus facilement et de manière plus explicite et, par ailleurs, nous revivons les conflits infantiles qui sont réactivés en particulier les résurgences œdipiennes. Ensuite, le fonctionnement s’opacifie de nouveau. Cette transparence psychique est moins reconnue pour les pères qui pourtant traversent eux aussi des turbulences multiples liées aux reviviscences de leurs propres conflits, à la remise en jeu de leur propre position de fils et au passage de fils à père. Ils les revivent et les expriment plus directement qu’habituellement. La période périnatale autorise une régression et une expression qui lui sont propres. L’exil ne fait que potentialiser cette transparence psychique qui s’exprime chez les deux parents, même si de façon différente au niveau psychique et culturel. Au niveau psychique, par la reviviscence des conflits et l’expression des émotions. Au niveau culturel, par le même processus mais appliqué cette fois aux représentations culturelles, aux manières de faire et de dire propres à chaque culture. Tous ces éléments culturels que nous pensions appartenir à la génération qui précède, se réactivent, deviennent tout d’un coup importants et précieux ; ils redeviennent vivants pour nous. Il convient donc de proposer ici l’image de transparence culturelle pour penser et se figurer ce que traversent les parents. Le rapport avec la culture de leurs parents se trouve modifié et par là même avec leurs propres parents.
Pour une prévention précoce des avatars de la parentalité
Dans cette réalité où différents niveaux interagissent entre eux, la dimension psychologique a une place spécifique en termes de prévention et de soins. La prévention, en effet, commence dès la grossesse, il faut aider les mères en difficulté à penser leur bébé à naître, à l'investir, à l'accueillir malgré la solitude dans laquelle elles vivent, solitude sociale mais plus encore existentielle. La culture partagée permet d'anticiper ce qui va se passer, de le penser, de se protéger. Elle sert de support pour construire une place à l'enfant à venir. Les avatars de cette construction du lien parents-enfants trouvent dans l'expérience du groupe social des noyaux de sens qui, dans la migration, sont beaucoup plus difficiles à appréhender. Les seuls points fixes sont alors le corps et le psychisme individuel, tout le reste devient mouvant et précaire. Pour les autres, les femmes autochtones en rupture sociale, tout aussi isolées, elles se retrouvent elles aussi seules pour faire tout le travail d'humanisation du bébé, propre à toute naissance - l'enfant est un étranger qu'il faut apprendre à connaître et à reconnaître.
La période périnatale, les ajustements sont nécessaires entre la mère et le bébé mais aussi entre le mari et la femme, les dysfonctionnements sont possibles parfois inévitables mais souvent transitoires si on intervient suffisamment tôt. Pour cela, il faut les déceler sous des traductions somatiques ou fonctionnelles, sous des demandes parfois difficiles à formuler car on ne sait pas à qui on peut les adresser et comment on doit le faire. Il faut donc apprendre à reconnaître le désarroi et le doute des mères migrantes à travers des petites choses (plaintes somatiques, plaintes par rapport au bébé, demandes d’aide sociale…). Il faut surtout leur permettre de le dire dans leur langue quand c’est nécessaire, par l’intermédiaire d’autres femmes de la communauté dans d’autres cas.
La prévention précoce se situe dès lors, dès le début de la vie dans les centres de Protection Maternelle et Infantile, les services de maternité et de pédiatrie, dans les lieux d’accueil des tous petits, dans les cabinets des médecins de famille, dans les lieux enfin de psychiatrie infantile... Cette prévention en période périnatale est essentielle car cette période est cruciale pour le développement du bébé, on le sait, mais aussi car, c’est à ce moment-là, que se construit la place de l’enfant dans la famille.
Prévention certes mais soins aussi. Les difficultés quotidiennes avec les familles migrantes ou les familles socialement défavorisées et leurs enfants nous contraignent à modifier notre technique de soins psychologiques et notre théorie pour les adapter à ces nouvelles situations cliniques de plus en plus complexes - nos manières de faire mais aussi, nos modes de pensée (Réal, Moro, 1998). Il s'agit alors de modifier son propre cadre pour accueillir de manière adaptée ces enfants et leurs parents ou de passer le relais à une consultation spécialisée s'il y a lieu dans le cadre d'un réseau qui permet des liens et des allers-retours entre des lieux de prévention et de soins dans une complémentarité créative.
L'objectif est de permettre à ce parent de passer du dedans à ce dehors qui lui fait peur et parfois le menace en particulier lorsque l'enfant est vulnérabilisé par une prématurité ou une singularité qu'elle soit somatique ou psychique. Pour comprendre la réaction des parents dans ces situations il importe de se représenter au moins partiellement leur parcours.
Grossesse et accouchement en exil
Traditionnellement la grossesse est un moment initiatique où la future mère est nécessairement portée par les femmes du groupe : accompagnement, préparation aux différentes étapes, interprétation des rêves…. La migration entraîne plusieurs ruptures dans ce processus de portage et de construction du sens. Tout d’abord, une perte de l'accompagnement par le groupe, de l'étayage familial social et culturel et une impossibilité à donner un sens culturellement acceptable aux dysfonctionnements tels que tristesse de la mère, le sentiment d'incapacité, les interactions mère-bébé dysharmonieuses…. De plus, les femmes sont confrontées à des manières de faire médicales qui ne respectent pas les moyens de protection traditionnelle. Ces pratiques sont, pour ces femmes, violentes, impudiques, traumatiques voire "pornographiques" (plusieurs de mes patientes ont utilisé ce mot). J'ai perçu avec acuité l'importance de l'effraction vécue par les femmes migrantes enceintes au tout début de mon travail avec elles, je parle ici des femmes migrantes venant de régions rurales du Maghreb, d'Afrique noire, du Sri Lanka…. Pour les femmes citadines, ces processus existent aussi de toute évidence mais sans doute de manière moins explicite.
Je reçois Medina une femme soninké que l'on m'avait adressée pour dépression du post-partum avec des éléments en apparence délirants mais qui étaient l’expression culturelle d’un vécu traumatique : elle se perçoit comme une mère incapable et des voix derrière elle le lui disent. Medina est une superbe femme malienne, au regard profondément triste. Lors de notre première rencontre, elle est habillée d'un boubou jaune vif et elle porte un pagne de même couleur autour de ses cheveux. Son visage grave est entaillé de scarifications rituelles: un trait vertical au niveau du menton, deux traits horizontaux au niveau des pommettes et un petit trait vertical au niveau du front. Elle parle en soninké d'une voix monocorde. De temps en temps, des larmes coulent sur ses joues, elles les ignorent et continuent à parler de son incompréhension totale de ce qui s'est passé pour elle alors que son fils Abdou était encore dans son ventre. Elle porte, ce jour là, Abdou sur son dos. Il est âgé de deux mois et c'est son premier enfant. L’enfant est tout petit pour son âge, il mange mal, pleure beaucoup et geint douloureusement. Elle n’a pu l’allaiter. Medina est en France depuis un an, elle est venue rejoindre son mari qui lui vit ici depuis huit ans.
Plusieurs moments peuvent fonctionner comme de véritables effractions culturelles et psychiques pour ces femmes migrantes rurales. Mais avant même de les analyser, insistons sur le fait que ce qui est violent c'est l'acte lui-même effectué sans préparation. Les gestes techniques d’une surveillance de grossesse sont intimement liés au contexte culturel occidental. Pour celles qui ne le partagent pas, ces actes deviennent, par leurs implicites, de véritables inducteurs d'effractions psychiques. Les femmes peuvent à peine les anticiper et se les représenter. La conclusion qui s'impose ce n'est pas de les en priver, ce serait tout à fait intolérable sur le plan éthique et sur le plan de la santé publique. Les en priver serait les exclure, encore une fois, de notre système de soins et contribuer à leur marginalisation sociale. Au contraire, il s'agit de complexifier la démarche pour que ces actes soient efficients et atteignent réellement leurs objectifs.
Quels sont les moments qui peuvent fonctionner comme de possibles effractions psychiques pour les femmes migrantes enceintes ? Reprenons pour les décrire le parcours de Medina tel qu'elle le raconte.
Une déclaration de grossesse qui dévoile
Traditionnellement, la grossesse doit être cachée le plus longtemps possible ou du moins, l'on doit en parler le moins possible pour ne pas éveiller l'envie de la femme stérile, de celle qui n'a pas de garçon, de celle qui a moins d'enfants, de l'étrangère…. D'où cette peur que Medina a eu au moment où elle est allée voir l'assistante sociale pour qu'elle lui remplisse les formulaires de "déclaration de grossesse". Elle se sentait menacée car non protégée. Tout pouvait lui arriver, même être "attaquée en sorcellerie" et perdre l'enfant qu'elle portait. Cette peur l'a suivie tout au long de sa grossesse, et même lorsque l'enfant est né, elle continuait à être terrorisée: cet enfant n'était pas protégé, il pouvait repartir à chaque moment c’est-à-dire mourir.
L’échographie et autres actes divinatoires
Tout a continué selon la même logique pour Medina: à l'hôpital, on a fait des"photos" qui montraient ce qu'il y avait à l'intérieur du ventre, qui "montraient ce que Dieu tenait encore caché" disait Medina. Cette échographie, c'était pour elle violent. Pourquoi cet acharnement ? D'autant que l’équipe médicale lui montrait des images presque sans commentaires dans la mesure où elle comprenait très peu le français. Ces images sans mot, sans accompagnement, sont encore plus violentes ! L'échographiste ne comprenant pas son refus de voir, lui parlait, lui disait sans doute de regarder, de ne pas s'inquiéter… Elle fermait les yeux pour tenter de ne pas voir. Lui l’interprétait comme un refus d’investissement du bébé. C’était en réalité le contraire. Elle fermait les yeux pour protéger son bébé, à sa façon.
Mais, méfions nous des équivalences trop hâtives : contrairement à Médina, j’ai reçu d’autres femmes venant, par exemple, du Togo ou du Bénin qui elles, avaient l’habitude de demander à un guérisseur des actes divinatoires pendant la grossesse et qui assimilaient l‘échographie à de telles pratiques. Dans ce cas, l’échographie fait partie du familier. Chaque situation est singulière. Revenons à Médina.
L’accouchement sans pudeur
Puis il y a eu l'accouchement, seule, sans interprète, avec la présence quasi-obligatoire de son mari, un bon musulman, que l'on a fait entrer car les choses se passaient mal. Quelle honte ! Se montrer dans cette position quasi-pornographique (c’est le mot qu’elle emploie). Les médecins ont pensé faire une césarienne, le mari a refusé, terrorisé. Finalement on a attendu un peu, on a apaisé Medina en allant chercher une autre femme soninké qui se trouvait dans le même service et qui venait d'accoucher. Alors comme dit Medina, l'enfant a bien voulu sortir "tout seul". L'on sait maintenant les conséquences désastreuses des césariennes sur les femmes migrantes et la nécessité de respecter chaque fois que c'est possible, c'est-à-dire lorsque la vie de l'enfant et de la mère ne sont pas en jeu, la lenteur du travail physiologique des femmes d'Afrique noire et repérer les effets de l’angoisse sur le déroulement du travail (Moro, 1994).
Ces paroles maintes fois répétées par d'autres depuis m'ont obligée à reconnaître la violence d'un certain nombre d'actes médicaux qu'on pense, a priori, anodins…
Pour Medina, il y a cette idée récurrente que l'enfant qu'elle a porté et qui est né dans ces conditions n'est pas protégé, il est en danger ; elle l'est aussi. Ici, c'est la catégorie "manque de protection de la mère et de l'enfant" et sa conséquence culturelle, la vulnérabilité à une "attaque de sorcellerie" qui est la catégorie "bonne à penser" si on en croit la suite du travail avec Médina.
En effet, Medina a commencé à s’apaiser à partir d’actes culturels qui ont contribué à reconstruire cette effraction, cette protection défaillante: les parents ont demandé à leurs familles au pays de faire des protections rituelles pour Abdou et ainsi introduire l'enfant dans la chaîne des générations et dans la famille élargie. En même temps, nous avons élaborer avec la mère sa tristesse et sa perte d'étayage en rendant vivantes des représentations culturelles qui avaient perdu leur sens du fait de l'exil et des conflits familiaux c'est-à-dire en reconstruisant partiellement le portage culturel dans le groupe thérapeutique : elle était partie du pays sans l’accord de son père, son premier enfant n’était donc pas protégé. Ce travail de co-construction d'un sens culturel fut la première étape, celle de la construction du cadre.
Dans un deuxième temps furent abordées les pertes multiples de Medina. Sa mère était morte lors de sa naissance et elle avait été élevée par la co-épouse de son père. Par ailleurs, elle vivait, avec douleur et beaucoup de tristesse, la séparation d'avec ses sœurs dont une est morte sans qu'elle puisse la revoir. Portée par le groupe et le cadre proposé, Medina va élaborer sa tristesse, donner un sens à tout ce qui s'était passé pendant sa grossesse par trop solitaire et construire un lien sûr avec son fils Abdou. La protection du père sollicité et obtenue devenait alors efficiente.
Sur le plan préventif, on perçoit à travers cette histoire, et tant d'autres entendues, la nécessité de permettre à la femme enceinte d'avoir une représentation culturellement acceptable de ce qui lui est fait. Ainsi, peut-elle se construire une stratégie individuelle de passage d'un univers à l'autre sans renoncer à ses propres représentations — construire donc une réelle stratégie de métissage. C’est le savoir d’avant qui m’aide à investir le monde d’après.
La grossesse et l'accouchement en situation migratoire réactivent la perte du monde d’avant. Ces événements ne sont pas accompagnés par le groupe, d'où le renforcement de leur caractère traumatique. Ainsi l'accouchement, moment d'effraction de l'enveloppe maternelle — physique et psychique — se retrouve souvent comme un facteur réactivant la souffrance de l'exil.
Pour adapter nos stratégies de prévention et de soins, nous sommes contraints de penser cette altérité pour que, loin d'être un obstacle à l'interaction, elle devienne une chance de nouvelle rencontre avec ces femmes, ces hommes et leurs bébés. Il n’y a là rien de spécifique, simplement des passages à penser et encore et toujours, des savoirs à réhabiliter, des rencontres à construire.
Mieux comprendre pour mieux accueillir et mieux soigner le bébé et permettre à ses parents d'être parents, tout simplement.
Bibliographie :
Bydlowski M. La transparence psychique de la grossesse, Etudes freudiennes, 1991, 32, 2-9.
Lallemand S., Journet O., Ewombe-Moundo E. et al. Grossesse et petite enfance en Afrique Noire et à Madagascar. Paris, l'Harmattan, 1991.
L'autre "Cliniques, Cultures et Sociétés", n°1 “Nourritures d’enfances“, Grenoble, La Pensée Sauvage (Ed.), 2000, vol 1, n°1.
L'autre "Cliniques, Cultures et Sociétés", n°8 « Désirs d’enfant », Grenoble, La Pensée Sauvage (Ed.), 2002, vol 3, n°2.
Moro M.R. Parents en exil. Psychopathologie et migrations, Paris, PUF, 1994 (3ème édition, 2002).
Moro M.R. Enfants d’ici venus d’ailleurs. Naître et grandir en France, Paris, La Découverte, 2002 (republié en poche chez Hachette en 2004).
Réal I., Moro M.R. De l’art d’humaniser les bébés. Clinique transculturelle des processus de socialisation précoce. Champ psychosomatique, 1998, 15 : 31-44.
Serres M. Discours et parcours, in C. Lévi-Strauss (Ed.) L'identité, Paris, Grasset, 1977, 25-39.
Mots clés : périnatalité, parentalité, clinique transculturelle, soins parents-enfants.
[1] Cf. Lallemand et al. (1991).
[2] On peut citer comme consultation transculturelle en maternité celle de l’Hôpital de Jean Verdier à Bondy (Pr MR Moro, Dr D. Neuman) dans le service du Pr M. Uzan.



